Adieu, Sainte Lucie
Par Shallale Figaro
Vieux Fort est une péninsule cosmopolite blottit entre le tranquille atlantique et le bleu des Caraïbes. C’est le paradis idéal pour les âmes tourmentées. Elle montre très fièrement ses éclectiques vestiges anglais et de légers retentis de coutumes d’outre mer.
C’est une ville rustique qui repose douillet au creux de majestueuses montagnes qui auraient fait le rêve d’un Cézanne. L’exotisme de son charme réside dans sa mysticité faisant des lieux un parfait refuge pour récupérer son âme et sa balance. Ses plages, tantôt somnolentes tantôt tourmentées, attirent les véliplanchistes.
Je continue ce pèlerinage volontaire à travers les rues. Comme Castries, elle est encombrée. J’admire les artisanats de tressage que si bien consciencieusement polis sont loin d’être parfait. Un cendrier miniature attire mon attention. Le prix est abordable mais étant un touriste avisé, pour le moins je le crois, le prix est fort débattu avec mon vendeur. Un bref marchandage et quelques dollars plus tard, j’emporte mon acquisition.
Je file la grande avenue tout en essayant de dénicher d’autre pièce à mon goût mais en vain. Une halte a l’hôpital de St Jude s’impose, je suis ravi de cette construction laquelle façade est une rémanence d’architecture carrément américaine. Je continue entre ruelles et avenues. Brusquement, à quelque pas, la plage. Elle s’étale comme un grand linceul à mes pieds fatigués.
J’improvise un siège sur une roche déchiquetée par le constant assaut du flux de l’Atlantique. Il est déjà six heures et le soleil, rouge comme un feu de camp, joue à cache-cache tout en caressant les hauts nuages. Peu à peu, il descend se coucher derrière Maria Island, se perdant doucement dans l’horizon et avec regret je le vois s’endormir, laissant ses dernières lueurs dansées docilement sur la surface du bleu de la mer au rythme infatigable du cliquetis des vagues. Dans le ciel, de pâles étoiles semblent vouloir briller annonçant déjà une nuit de claire lune. A contre cœur, je dois laisser cette scène romanesque d’où je m’éloigne à petit pas.
A nouveau je remonte la grande avenue. Le trafic est beaucoup moins dense et la circulation est au ralentie. La vie intime commence déjà derrière les portes fermées de la ville. Les premières lumières illuminent fenêtres ouvertes et portes entrebâillées. Les premiers buveurs s’installent sur les bancs du parc. Pour eux la journée vient à peine de commencer et leur verre invite déjà à une longue nuit. Je presse un peu le pas afin de ne pas rater l’autobus qui me laisse quelques mètres de l’hôtel.
C’est jeudi, il est sept heures à peine mais je suis déjà installé devant un bol de chocolat fumant et des biscottes tartinées au miel. Elles ne sont pas mes favorites mais je les croque avec appétit. Sur la table voisine, je divise le couple qui a partagé les sièges de mon vol. Ils me saluent d’un sourire et je les fait un petit signe de la main. Ils paraissent tellement vieux qu’ensemble ils doivent totaliser plus d’un siècle. Ils respirent la jeunesse, ils échangent de tendre baisers, et leur rire est contagieux. Plus tard, durant un tour qui nous emmenait vers Laborie, ils m’apprendraient qu’ils sont en lune de miel, fêtant leur anniversaire de mariage, revenant vers cette même contrée ou ils avaient cinquante ans plutôt échangés leurs vœux d’amour.
Je frissonne un peu en pensant ce que serait ma cinquantième anniversaire de mariage. Je ris de bon cœur en pensant que si à trente cinq je suis encore célibataire, les paris seront zéro à mille.
La route qui nous emmène vers Laborie a un paysage plutôt surprenant. Loin d’être monotone, elle change drastiquement de forêt dense à d’immense plantations de bananeraies, premières ressources commerciales de Ste Lucie. Elle ne cesserait pas de m’étonner avec ses hautes collines de verdures tout au long du chemin.
Plus qu’une ville, Laborie est un village ou poisson frais et homard est à l’ordre du jour. Iil nous accueille avec ses vielles maisons de bois, déjauni et humidifié par le soleil et l’air marin. Ses habitants, en grande partie métissée ou noire confirment leur descendance indienne et la migration étrangère du temps de la colonie. Leur démarche paresseuse s’associe à la tranquillité de leur vie sans surprise et sans richesse. Cependant ils sont aussi gais et souriants que si le monde dormait à leur pied. Dieu est peut être né à Bethléem mais pour sur, il dort à Sainte Lucie.
Ils ne reçoivent des touristes que de passage. Il n’existe pas d’hôtel mais plutôt quelques baraques bien accommodées qui reçoivent les plus rebelles. Leur hospitalité est impressionnante. Apparemment ce n’est rien de nouveaux pour eux.
Il est midi. La torpeur semble quitter ces villageois qui soudainement commencent une activité parsemée de grande frénésie. Le village est en remous. Nous sommes servis sur des tables improvisées en plein air ou divisés en divers groupe chacun s’accommode de son mieux. Au menu, un banquet divin et opulent, poissons frits, sautés ou à la vapeur, homards marines aux piments, riz aux épices, sauce à l’oignon, pomme de terre fourre, salade verte, gratine de cassave, poulet aigre-doux, sauce piquante pour les plus osés, jus de fruit et le tout couronné d’un dessert de fruits a en lécher les babines. Au diapason, cocktail pour buveur avancé.
Quelque part, pas trop loi,n une radio nous invite à des musiques endiablées ou se mêlent le soka, le reggae et le zouc faisant le régal de plus d’un. Notre guide nous annonce bientôt la visite du chef cuisinier. Il fait le tour des tables pour s’assurer que tout un chacun est à son aise. Il se dirige à la notre.
Vêtu de chemisier hawaïen qui a connu de meilleures époques et d’au moins deux mesures trop grandes, il flotte à l’intérieur d’une paire de jean à rai blasé, une cordelière couleur poil de carotte qui fait deux fois le tour de sa ceinture, permet à son buste trop haut de bien garder la balance de son torse cloué sur des hanches inexistantes. Des tires bretelle couleur fatigue assurent une fois de plus l’authenticité de cet arlequin. De grosses bottes noires à lacets sont les malheureux hôtes d’une belle paire de panards bien foutue. Sa peau tannée contraste drastiquement à ce mariage de couleur et surtout au tablier judicieusement blanc qui lui revêt le titre de chef cuisinier aussi bien que le bonnet de haut forme et immaculée mettant la touche finale a ce singulier accoutrement fraîchement tire des balles du grenier d’un théâtre. Plutôt efflanque, son buste cadence légèrement, question d’équilibre je pense. Il s’approche d’un pas éclopé et nonchalant. De près, il est sans age sur son visage, accompagné d’une canne aussi bicentenaire que lui aux fonctions multiples qui sert tantôt de support et tantôt pour épouvanter quelques gamins curieux en quêtes de nickel et de dollar. De temps à autres, il pointe la canne vers quiconque de ses acolytes étant dans l’entourage, vociférant injonctions et directives dans un langage culinaire inconnu du monde moderne. Peu barbu et pour le moins chauve, de mince filets de cheveux sont les ultimes vestiges d’une caboche qui en aucun temps à mon avis bien sur, a connu l’abondance. Il mesure à peine 1 mètre 40, mais il a une présence indiscutable et un port qui ferait l’envie d’un Lord anglais. Il a de la prestance. Ses mains, trop long pour ce corps maigrelet, pourraient servir d’épouvantail au besoin. De longs cils hirsutes et broussailleux couvrent de grands yeux noisette, pommettes creuses traversées d’un long balafre, nez affilé. Il a le regard averti et le sourire beat. Ses dents sont d’une blancheur douteuse. Il opaque gracieusement le coloris du village. C’est tout un personnage. Durant de brèves minutes il nous honore de sa présence s’installant juste à cote de mon voisin de table. Il émane une odeur musquée, de poisson, de friture et d’épice. Je le complimente et le remercie de ce festin qui a du coûté à peine la moitié de ce que j’ai paye et que je paierai volontiers à nouveau. Je lui offre un sourire séduisant et il me livre sans grande peine et sous ton confidentiel les secrets de sa cassave gratinée qui a succès incontesté sur notre table.
Il s’excuse car il doit continuer sa ballade. Il repart de ce pas amorphe non sans avoir le soin de présenter la pointe de sa canne aux flancs d’un môme qui déballe sur-le-champ. Il continue sa supervision avec une poigne de fer. Nous mangeons pour la plupart de bon appétit. La journée est merveilleuse.
Je quitte Laborie à regret, mais bientôt le charme de Soufrière m’attrape. Son architecture est purement française avec de force traces de la colonisation anglaise. Je m’adonne complètement à une randonne de montagne. Mon extase n’est pas près d’être à sa fin. Hier à mon arrivée, je m’étonnais devant le Fond St- Jacques, église catholique où les murs revêtent les photos d’un Jésus noir entouré des membres du Rasta. Sur Bridge steet, le marché au poisson où se réunie parait-il l'île entière, m'a laissée pantelante. Aujourd’hui, au cœur même de la forêt tropicale, cette entendue de verdure dense et extatique restera grave dans mes souvenirs pour les années à venir.
Je continue jusqu’au Pitons, escale encore obligée qui me couple le souffle par sa beauté, massifs se dressant face à face. Ils naissent d’une seule mère et règnent en garde sur une pointe de l’île. Elles font une belle paire. Je passe les jardins botaniques de diamant décorés de milles fleurs et caressés de mille cascades de roches tantôt noires tantôt rousses que je n’ose décrire par mon lexique éculé sou peine d’offenser la beauté majestueuse des lieux. Je fais une plongée dans les sources chaudes ou thermales qui revigore mes muscles un peu engourdis par la marche. Bien avant la fin de la journée j’aurais une fois de plus à m’éblouir par Sulfure Springs, sources d’eaux noires, formées par fissures lesquelles courants d’eau s’engloutissent dans un énorme cratère. L’odeur désagréable de la vapeur du souffre valent largement la vue. Sur les plages de Soufrières pullulent les rastas qui m’offrent de délicieuses noix tombés des palmiers abondants.
Dans ma chambre d’hôtel, quelques heures plus tard je paresse un peu revivant les mille et une beauté de Soufrière. J’essaie de graver chaque image et chaque décor. Mon effort est vain car sans m’avertir Morphée m’emporte dans ses bras.
Je suis à nouveau dans le taxi d’Eddy, qui file à toute allure vers l’aéroport Georges Charles démontrant sa dextérité au volant et ses milles trucs pour éviter le trafic des premières heures. J’ai passé ma dernière nuit à Castries ou j’en profite très peu car les longues journées de Vieux Fort à Laborie et entre Soufrière et Gros islet m’ont complètement fourbu. Je dors tôt car une fois de plus la nuit sera courte.
Lorsque l’avion se détache vers le ciel, je jette un dernier regard en bas. La mer semble vêtue de lin blanc, comme un joyau qui dort en silence. Je pense à ses jours qui se sont trop vite écoulés. Je repense au phare de Moule à Chique où l’on divise les lumières de l’île voisine de St Vincent les Grenadines, le tour du musée de réserve naturelle sur les Marias Island. Et je pense aussi à Gros Islet, village de pêcheurs ou j’ai dansé dans les rues jusqu’au petit matin au rythme de reggae et de poulet à l’aigre-doux, de banane flambée et de maïs grillé gavé joyeusement entre zouc et soka. Je me sens réjouie.
C’est peut être là tout le sens de la vie: pouvoir passer de merveilleux moments avec soi-même. Je pense à une phrase lue il y a un temps «pensant à un passé lointain si tu peux encore sourire, tu seras heureuse une seconde fois".
L’avion prend de l’altitude et bientôt Ste Lucie n’est qu’un point au-dessous de mes ailes. Je ferme les yeux et malgré moi je souris.
Bientôt l’hôtesse annonce l’atterrissage. Je laisse ma tête se reposer contre le siège. Je crois même entendre les premiers bourdonnements de la ville, je ferme doucement les yeux. Je suis de retour et une fois de plus la Métropole m’attend.

