ANGIE (Ange et démons) - Nouvelle
De Margaret Papillon,
Les brumes de la nuit tombaient sur la ville et des milliers d’étoiles scintillaient déjà dans le ciel, dames de compagnie de la lune souveraine.
« Un temps magnifique pour faire la fête, prendre un bain de minuit et se shooter à la cocaïne ! » pensa Tiguy en rejetant la tête en arrière pour laisser le vent lui balayer le visage. Son pied, appuyé à fond sur l’accélérateur, faisait bondir son cabriolet Mercedes.
Grisé par la vitesse, il mit la radio. Une musique douce et sensuelle s’échappa des haut-parleurs et provoqua chez le conducteur une sensation d’apaisement. Il avait besoin de tout un monde de sensations artificielles pour lui donner encore le goût de vivre, brisant ainsi le mal-être existentiel qui le prenait aux tripes sans qu’il ne sache trop pourquoi.
Sa mère disait qu’à son âge il aurait dû se marier, fonder une famille, donner un vrai sens à son existence, arrêter cette vie de noctambule qui minait sa santé et lui laissait un goût de cendre dans la bouche. Et puis, les femmes qui ne lui laissaient aucune paix, aucun répit, ni de corps ni d’esprit.
Bien sûr, il désirait convoler en justes noces comme la plupart de ses amis trentenaire mais où trouver celle à qui confier la lourde tâche d’être la mère de ses enfants ? Il voulait pour ceux-ci une maman exemplaire. Et, trouver une telle perle, qui s’avérait être une denrée rare, était chose très difficile.
Celles qu’il connaissait n’aimaient que l’argent et tout le luxe que celui-ci pouvait leur procurer. Elles étaient prêtes à tout pour posséder quelques dollars. Pourtant elles faisaient toutes parties de la jet-set du pays. Elles avaient reçu une éducation soignée et une instruction qui s’était poursuivie dans les meilleures universités étrangères. Tout cela n’avait pas servi à grand chose. Elles restaient obnubiler par l’argent. C’est à croire que toutes ces belles études ne leur avaient servi qu’a apprendre à mieux compter. Et, dans ce domaine elles excellaient.
Il se plaisait à dire à sa mère :
« Je suis arrivé trop tard sur terre, en un temps où il n’y a plus de vraies filles ! »
Mme Turnier souriait, toute attendrie :
« Celle qui t’est destinée est là, quelque part. Il suffit que tu prennes le temps de la chercher au lieu d’accourir chaque fois qu’une fille t’appelle au téléphone ! », lui répondait-elle.
Elle avait sûrement raison, mais en attendant la belle au bois dormant, la fée du logis, il fallait bien vivre et se contenter de ce qu’on avait sous la main.
Il roula encore plus vite afin d’oublier ce qui le tracassait depuis six heures trente ce matin. En effet, en se regardant dans la glace après son bain, il avait froncé les sourcils. C’était quoi ces étranges boutons sur sa poitrine ? Étaient-ils associés à ces vertiges et ces violentes migraines qui l’avaient terrassé ces jours derniers ? Peut-être était-ce la coke. Et, il se promit pour la énième fois d’arrêter.
&&
Quand enfin il arriva au Tango’s en faisant crisser ses pneus dans la rue, un joyeux groupe, qui paraissait déjà éméché, l’accueillit sous un tonnerre d’applaudissements. Leurs rires beaucoup trop bruyants traduisaient leur besoin de s’éclater à tout prix.
« Salut, Tiguy ! », cria l’une des filles en se jetant dans ses bras et en l’embrassant sur les lèvres.
Les bras accrochés au cou du jeune homme la Lolita rejeta la tête en arrière.
« Allez fais-moi tournoyer Tiguy. Soû-le-moi jusqu’à ce que je vois la vie en rose.
Tiguy ne se fit pas prier. Il la fit tournoyer jusqu’à ce qu' elle demandât grâce.
Le reste du groupe n’en finissait pas de se marrer. Avait-il une raison à cela ? Seule la marijuana pouvait répondre à cette question.
« Allez, on retourne danser ! », proposa l’un d’entre eux.
Et les autres le suivirent à l’intérieur du club.
Tiguy leur emboîta le pas la main posée sur les fesses de la fille à la mini jupe extra-courte qui s’était jetée dans ses bras.
Il la connaissait depuis seulement deux semaines et ils avaient déjà couchés ensembles une bonne douzaine de fois.
Des baises pleines de fougues et de passion mais qui pourtant laissaient Tiguy sur sa faim. Serait-ce qu’il avait faim d’autres choses. Faim d’amour, plutôt que de sexes. Faim de tendresses et d’affection. Tout ce que Térésa était bien incapable de lui donner car, elle faisait partie de ces filles libres et libérées qui s’en donnaient à cœur joie même avec le premier venu. Lui, il avait bien couché avec elle le soir même de leur rencontre et il l’avait ramenée aux aurores sans que la jeune fille n’évoquât un quelconque mécontentement de ses parents.
Libre comme le vent, telle était la devise de la jeune fille et Tiguy en avait profité pour mordre dans sa chair à pleines dents, boire dans sa coupe de femme-fleurs jusqu’à la lie. Pourquoi se priver ? essayait de se persuader le jeune homme qui, pour le moment présent, ne visait pas d’autre but dans la vie. La perle rare dont parlait sa mère n’était pas encore née. Et, si elle l’était, elle devait bien habiter la planète Mars ; là où il n’y avait aucun moyen de l’atteindre.
Il pénétra à l’intérieur du club enfumé, au son d’une musique techno poussé à plus de cent décibels. Le rythme endiablé de la musique et l’ambiance survoltée lui plût tout de suite. Dans un endroit comme celui-là, il oubliait tous les bobos de la vie.
Un homme coiffé d’une casquette, portée de travers, et qui arborait des lunettes de soleil Ray ban malgré la noirceur qui régnait dans la salle, l’aborda discrètement. Sans avoir échangé un mot, les deux hommes se comprirent. Tiguy était un habitué de la place. Il enfonça sa main dans sa poche et en retira quelques billets. En échange, l’homme glissa un petit sachet dans sa main et se faufila parmi la foule surexcitée.
Tiguy s’excusa auprès de Térésa et de ses amies et partit vers les toilettes. Il réapparut quelques minutes plus tard, l’œil vif et la gueule hilare, prêt à toutes les audaces.
&&
Il était plus de minuit quand Tiguy accompagné de Térésa et de sa bande quitta le Tango’s. Dans le parking des jeunes faisaient rugir le moteur de leurs voitures de sport tandis que leurs rires fusaient, hauts et forts. De toute évidence, le bruit était, pour eux, une façon de s’affirmer.
Térésa embarqua avec Tiguy. Sans nul doute, il lui prenait l’envie de terminer la soirée en ‘‘beauté’’.
À peine fut-elle assise aux cotés du jeune homme qu’elle laissa glisser sensuellement sa main sur sa jambe. Tiguy eut un petit rire de gorge. Il connaissait bien Térésa et savait déjà ce qu’elle voulait. Il la détailla un instant laissant courir son regard sur ses cuisses halées mises à nues par sa mini-jupe trop courte et sentit un sourd désir gronder en lui.
Il l’embrassa goulûment en lui maintenant fermement la nuque de la main. Puis, il démarra en trombe, roula une dizaine de minutes sur la route principale, déserte à cette heure tardive. Il avisa une rue adjacente plongée dans l’obscurité la plus totale. Il s’y engouffra et se gara avec une hâte qui en disait long sur l’état de désir dans lequel il se trouvait.
Déjà, Térésa avait ôté son léger corsage sous lequel nul soutien-gorge ne cachait la beauté de ses seins.
Les mains du jeune homme ne se firent pas prier pour leur prodiguer les caresses qui leur mettraient le feu aux poudres à tous les deux. Et, la coke aidant, ils ne se soucièrent plus du tout du monde qui les entouraient. Ils avaient un billet aller-simple pour le paradis.
&&
Le lendemain tôt, le téléphone sonna dans la chambre de Tiguy. Il répondit d’une voix pâteuse, encore toute endor- mie. Son timbre traduisait la fatigue de sa nuit de veille et une grande lassitude. Le vide de son existence lui pesait tant. Avec Térésa cela avait été bien mais, ces cou- cheries sans lendemain lui laissait toujours un goût de cendres sur la langue et aggravait son mal-être. Ça, il l’avait compris depuis quelque temps : il lui fallait autre chose. Bien plus pour le combler vraiment. Sa mère avait raison. Il voulait d’une femme, une vraie. Fini les excès avec celles qu’il comparait, tout compte fait, à des poupées gonflables, des femmes fast-food, toujours disponibles pour une consommation rapide.
« Allô ! dit une voix enjouée qu’il aurait reconnu entre mille. Tiguy ? Farah à l’appareil ! »
Le jeune homme sortit de sa torpeur et retrouva son sourire. Enfin une goutte d’eau douce, dans cet immense océan de vide intense.
– Farah, ô Farah, quelle joie de t’entendre. Cela faisait si longtemps. Depuis quand es-tu au pays ?
– Je suis rentrée hier. J’ai essayé de te rejoindre dans la soirée mais il semble que tu étais déjà parti pour tes longues virées coutumières. Quand te décideras-tu à redevenir un animal diurne ?
– Ah ! ma très chère cousine, tu sais que moi j’aime croquer la vie à pleines dents et je t’assure que pendant le jour il n’y a rien d’intéressant à faire.
– Je vois… j’ai parlé à tante Murielle hier, et elle m’a dit que tu étais en congé. Cela tombe bien…
– En congé ? répéta le jeune homme peu convaincu, c’est toujours une façon de parler. Dès que papa a besoin de moi à l’usine, il n’hésite pas à m’appeler. Cette semaine j’ai passé trois jours, à réparer la génératrice tombée en panne.
– Ah, ah, ah, ah ! décidément, le mot congé ne convient vraiment pas ! mais cela prouve que tu es une pièce maîtresse dans l’usine et ça, c’est une bonne chose.
– Ouais, ouais, rouspéta-t-il avec lassitude, si tu veux! Mais, il aurait mieux valu que je sois hors du pays.
– Mais, c’est un miracle que tu sois sur place ! D’habitude, tu voyages toujours.
– Oui, mais cette année je n’en avais aucune envie, je ne sais trop pourquoi.
– Eh bien, mon vieux, c’est tout simplement pour servir de chauffeur à ta gentille cousine, ironisa la jeune fille. Papa ne veut surtout pas me prêter sa dernière BM et la voiture de maman a été monopolisé par Raoul, rentré en Haïti avant moi.
– Ah, le frère terrible ne t’a laissé aucune chance.
– Exact ! c’est la raison pour laquelle j'ai toujours besoin de mon tendre cousin…
– Tu sais que je suis bien incapable de te refuser quoi que ce soit.
– Je t’en remercie bien et c’est Angie qui va être contente.
– Angie? s’étonna le jeune homme, qui est Angie?
– C’est une amie à moi. Nous faisons nos études toutes les deux à Barry University. Nous avons été diplômées la semaine dernière et nous sommes rentrées ensembles au pays pour des vacances avant d’entamer une Maîtrise.
– Dis, est-ce qu’elle est jolie ?
– Bien sûr qu’elle l’est, lui répondit Farah en éclatant de rire, je sais bien que c’est la première chose qui t’intéresse, mais je t’assure que ce n’est pas une fille pour toi. Tu sais, malgré ses vingt-deux ans, elle est sage comme une image ; très loin du genre de filles que tu fréquentes d’habitude. Je la trouve même un peu trop timide, trop réservée. C’est la raison pour laquelle j’aimerais la sortir un peu !
– Mais chère, tu ne pourrais pas mieux tomber. Pour dégourdir les filles il n’y a pas plus fort que moi.
– Ah non ! là, je t’arrête ! C’est ma meilleure amie et je ne laisserai pas un bourreau de cœurs dans ton genre, lui faire de mal.
– OK, OK ça va, ça va ! c’était juste une plaisanterie. Je me garderai bien de l’approcher de trop près. D’ailleurs, ces jours-ci je sors avec Térésa et celle-ci me draine toute mon énergie.
– Voilà ce qui me rassure, mon cher. Alors, ça te dirais de bien vouloir nous voiturer de temps en temps ?
– Bien sûr, quand tu veux !
– Nous aimerions faire une promenade à Kenscoff aujourd’hui. Pourrais-tu venir nous chercher s’il te plaît ?
– Mais oui, ce sera possible vers quatre heures, cet après-midi.
– OK, on y va pour quatre heures.
&&
Tiguy venait à peine de garer la voiture le long du trottoir quand il vit les jeunes filles venir vers lui. D’un bond souple, il sauta du cabriolet et se dirigea vers elles.
Il piqua un baiser sur la joue de sa cousine adorée tout en gardant les yeux rivés sur celle qui l’accompagnait.
Dès le premier regard échangé un trouble sans précédent s’empara du jeune homme. C’est dans le flou le plus total qu’il serra la délicate main que lui tendait Angie tandis que Farah faisait les présentations. Tiguy dévisageait la jeune fille sans vergogne. Son cœur cognait à grands coups dans sa poitrine.
« Puis-je récupérer ma main ? » s’entendit-il demander, après de très longues minutes de silence, par une voix claire et mélodieuse qui cependant, trahissait un trouble aussi profond que le sien.
Il sursauta. Cette voix touchait les fibres les plus sensibles de son être.
Mais que lui arrivait-il soudain ? Des sensations jusqu’alors inconnues s’emparaient de lui, le bouleversant à un point extrême.
Elle était si mignonne, Angie ! En vérité, même dans ses rêves les plus fous il n’aurait su imaginer un plus joli minois.
« Avec sa peau couleur cannelle et ses yeux très noirs en forme d’amande qu’étirait encore plus sa queue de cheval et sa jolie poitrine mise en valeur par son tee-shirt moulant, elle devait faire des ravages dans les cœurs ! » pensa Tiguy.
Et, il se surprit à être jaloux de tous ceux qui l’avaient déjà serrée dans leurs bras, de celui qui chaque jour pouvait l’approcher, lui parler ou poser ses lèvres sur les siennes.
« Alors, on y va ? » demanda Farah un sourire en coin sur les lèvres. Elle savait le choc reçu par Tiguy. Elle s’y attendait d’ailleurs.
– Euh… oui, oui. Justement on y va, balbutia Tiguy qui s’empressa d’ouvrir la portière à ces dames.
&&
L’après-midi fut, sans conteste, un des moments les plus merveilleux, que Tiguy ait jamais vécu. Angie s’avéra être, en plus de sa beauté, une fille gentille, instruite, cultivée et pleine d’humour.
Farah avait prétexté une visite à faire chez une vague connaissance qui habitait les parages pour les laisser en tête-à-tête, tant il y avait de magie à entourer les nouveaux amis.
Tiguy qui s’était tant moqué de ses copains quand ceux-ci lui parlaient de coup de foudre, se rendait bien à l’évidence qu’être autant sous le charme d’une jeune fille quand on ne la connaissait que depuis moins de deux heures, ne saurait porter d’autre nom que : coup de foudre ! Un violent coup de foudre.
Déjà, il voulait l’accaparer. Il avait été si heureux d’apprendre qu’elle était libre de tous liens amoureux. Il l’invita à aller au cinéma pour le lendemain et trouva extraordinaire qu’elle ait accepté. Vraiment, il vivait en plein rêve oubliant totalement le rendez-vous donné à Térésa. Ce soir l’amour, le vrai, l’avait touché de sa baguette magique et il n’était plus le même homme. Il se dit en lui-même : « C’est maman qui va être contente de la connaître. Elle est si différente des amies que je ramène à la maison ! »
&&
Tiguy passa la nuit, contrairement à ses habitudes, à rêver d’Angie, de ses grands yeux noirs qui lui mangeaient la face et de son sourire renversant, bouleversant.
C’est fait, il était amoureux et ceci de la belle manière. Il avait suffi d’un regard pour qu’il désirât l’épouser et passer sa vie à ses côtés.
Et, couché, là, dans le noir il n’avait plus qu’une seule envie : la revoir afin de la dévorer des yeux et prendre ses petites mains délicates dans les siennes.
Les yeux grands ouverts fixant le plafond il sentit que le monde entier lui appartenait. Enfin, il se sentait prêt à convoler en justes noces. Avec une femme comme celle-là c’est sûr qu’il voulait avoir des enfants, des gosses qui lui ressembleraient, qui auraient ses grands yeux et son sourire timide mais heureux. Il fut le premier surpris de voir avec quelle rapidité il échafaudait des plans qui certainement l’aliénerait la vie entière. Mais qu’importe, pour la première fois il était amoureux, amoureux fou.
&&
Cela faisait six mois que durait leur idylle et leur amour chaque jour grandissait.
Ils étaient si heureux ensemble. Pour eux, la vie devint vite synonyme de joies et de bonheur. Ils s’entendaient à merveille et avaient des tas de goûts en commun. Angie commençait à peine une phrase que Tiguy la finissait, comme s’il lisait dans ses pensées. L’un était complémentaire de l’autre. Difficile de trouver un amour plus total
Pour faire plaisir à Angie, Tiguy avait, sans regrets, abandonné ses anciennes fréquentations, cette équipe de fêtards qui ne plaisaient pas du tout à sa belle. Il était devenu du jour au lendemain un homme rangé. Il avait même consenti de gros efforts pour mettre de côté cette satanée coke « Qui risquait de le mener tout droit en enfer ! » (paroles d’Angie)
&&
Attablés au restaurant Frenky’s, les yeux dans les yeux, les amoureux vivaient pleinement leur bonheur. Tiguy, qui se mourait de désir pour Angie, s’était heurté jusqu'à présent à un « Je ne me sens pas encore prête à faire le grand saut ! » Cela l’avait un peu déçu mais, tout de même, il était heureux de savoir qu’elle n’était pas de celles à se jeter dans les bras du premier venu.
Il lui suffirait d’être patient. Il se savait assez fort, assez beau parleur pour avoir raison de sa résistance.
De son côté, Angie n’avait qu’une envie : se donner à lui. Mais elle avait peur. Non pas parce qu’elle doutait de ses sentiments ou de ceux de son compagnon, mais, simplement parce que à vingt-deux ans elle était encore vierge. Et, cela, elle craignait de le dire à Tiguy de peur qu’il ne la trouve très vieux jeu. Comment passer aux aveux ? Elle appréhendait même ses moqueries concernant cette éducation stricte qu’elle avait reçue. Sa mère disait souvent que le corps d’un être humain était un temple sacré qu’il fallait à tous prix éviter de souiller, et sans l’assurance d’un amour réciproque et total, il valait mieux s’abstenir de prendre de décisions hâtives. C’est vrai qu’elle se mourait d’amour pour Tiguy, avec lui il en faudrait bien peu pour qu’elle saute le pas. Peut-être était-ce par pure coquetterie de femme qu’elle le faisait tant languir. Ré- cemment, elle avait été à deux doigts de lui céder. Cette solitude sur cette plage magnifique propice à toute sorte de caresses plus osées les unes que les autres, avait failli avoir raison de ses scrupules. Mais au moment où ils abordaient le dernier virage qui les mènerait tout droit au Nirvana, une barque de pêcheurs avait troublé leur intimité. L’homme de la mer leur offrit du poisson frais et toute la magie du moment avait volé en éclat.
Elle ne s’en formalisa pas trop. D’ailleurs, elle était sûre que des moments comme ceux-là, il y en aurait beaucoup d’autres à venir. Tiguy se faisait si pressant et elle, elle n’en dormait plus de désir et ne vivait que pour le moment où il l’a prendrait dans ses bras pour l’embrasser avec cette fougue et cette passion qui transformait son corps en un véritable brasier incandescent.
« Angie, tu m’écoutes ma chérie ? »
La voix de Tiguy la fit sursauter la forçant d’une manière brusque à sortir de sa rêverie.
– Bien sûr mon amour, je ne fais que ça, t’écouter.
– Alors, dis-moi, est-ce que tu m’aimes comme je t’aime ?
– Oui, je t’aime plus que tout. Tu es la seule personne au monde en qui j’ai placé toute ma confiance. Avec toi, je suis… je suis quiète. Je sais que tu ne me feras pas de mal.
Le ton grave de la jeune fille frappa Tiguy qui, intrigué, ne put s’empêcher de lui demander :
– Excuse-moi de te poser cette question, mais, quelqu’un t’avait-il fait du mal autrefois ? Un mal si terrible que tu ne peux l’oublier.
– Oui, un homme m’avait fait beaucoup de peine. Nous sortions ensemble, j’étais très jeune, j’avais à peine dix-huit ans. J’étais follement amoureuse de lui, et cela m’a prit du temps pour me rendre compte à quel point il était coureur. Il m’a beaucoup fait souffrir, tu sais. Je ne voulais pas me donner à lui, du moins pas tout de suite…
Un sanglot enroua la gorge d’Angie, interrompant pendant quelques secondes son récit.
– … Et puis, un beau jour je l’ai trouvé dans le lit de Sabrina ma roomate de l’époque. C’est vrai que celle-ci n’avait pas bonne réputation sur le campus, mais me faire ce coup-là dans ma propre chambre, m’a dégoûté des hommes. À la suite de cette histoire, j’ai rompu nos relations. Rudolf protesta avec véhémence, arguant qu’il n’avait rien fait de mal. Qui pis est, il a osé me dire, par la suite, que c’était de ma faute s’il avait agi ainsi. Que c’était mon refus de coucher avec lui qui l’avait, bel et bien, poussé dans les bras de Sabrina. Après cette expérience, plus que douloureuse, je ne voulus pas entendre parler de boyfriend jusqu’au jour où je t’ai rencontré. Dès le premier regard, je suis tombée amoureuse de toi et tout de suite j’ai eu le désir de passer ma vie à tes côtés.
– Oh ! Angie, quel grand bonheur tu me fais-là, s’exclama Tiguy au comble de la joie.
– Tu sais, Tiguy, je t’aime au point où je n’ai pas du tout peur de te dire ce que j’ai au fond du cœur. Avec toi, j’ai… j’ai la conviction que c’est pour la vie. Peut-être est-ce cela, le grand amour ?
– Oui, mon ange, répondit Tiguy d’une voix passionnée. Et, je te fais le serment que jamais je ne te ferai de mal, jamais je ne t’abandonnerai pour une autre… tu es toute ma vie Angie et je n’aurai jamais de cesse de te le répéter. Tu es la première femme dont je tombe vraiment amoureux. Les autres avant toi, des passades sans plus. Et je t’assure que cet amour me comble au plus haut point. Je bénis le ciel pour avoir permis notre rencontre.
&&
Tiguy raccompagna Angie le cœur battant la chamade. De temps à autre il tâtait sa poche pour s’assurer que la bague de fiançailles, qu’il hésitait à lui offrir, était bel et bien à sa place.
Parvenus devant la maison de la jeune fille, les amoureux échangèrent un long et tendre baiser et c’est d’une voix pleine d’émotion que Tiguy bafouilla :
« Angie… veux-tu… veux-tu m’épouser ? »
De très longues secondes de silence suivirent cette demande en mariage.
Dans un souffle Angie lâcha un ‘‘oui ’’ qui fit exploser de joie Tiguy. Il l’embrassa à perdre haleine.
Puis, de sa poche, il tira une petite boîte de velours bleu. Quand il l’ouvrit, une magnifique bague, au diamant scintillant, brilla de mille feux.
« Oh, mon Dieu ! quel merveilleux solitaire, s’écria Angie consciente de vivre le moment le plus important de son existence.
– C’est pour toi mon amour, en témoignage de mes sentiments les plus profonds.
Émue jusqu’aux larmes, Angie se laissa passer la bague au doigt. De son côté aussi, elle était si sûre de ses sentiments. Après sa triste expérience avec Rudolf elle avait droit enfin au bonheur. Et elle s’accrocherait à celui-ci du mieux qu’elle pouvait afin de ne jamais le laisser s’échapper.
Ils s’embrassèrent encore et encore et comme tous les amoureux du monde ils firent mille et un projets. Ils rêvaient tous les deux d’avoir au moins trois gosses, deux chiens, trois chats et un merveilleux chalet à la montagne qui abriterait leur bonheur.
Tiguy, très tard dans la nuit, pris enfin congé d’Angie en lui promettant de faire sa demande officielle à ses parents dès le lendemain.
Elle rentra en courant et Tiguy la suivit des yeux jusqu'à ce qu’elle eut refermé la porte d’entrée derrière elle.
Il s’installa au volant de sa voiture et au moment où il mettait le contact, il fut pris d’un violent vertige.
Ce n’était pas la première fois que ce genre de symptômes venaient aiguiser certains de ses doutes mais, cette fois-ci la crise avait duré beaucoup plus longtemps que d’habitude.
« Il faudra que je me résigne à voir un médecin, pensa-t-il soucieux, surtout que ce matin j’ai noté l’apparition d’un nouveau furoncle sur ma nuque ! »
Il ne voulait surtout pas tomber malade pour de bon, Ah, non ! surtout pas maintenant que la vie, côté sentimental, lui souriait enfin.
Tentant de vaincre ses appréhensions, il mit le moteur en marche et démarra sur des chapeaux de roues.
En conduisant, sur les routes désertes à cette heure, il repensa à sa vie plus que tumultueuse faisant partie d’un passé très, très, très récent. Son existence, il l’avait brûlé par les deux bouts pour jouir aux maximum de tout ce que cette terre avait à lui offrir. Il aimait les femmes, toutes les femmes et il ne s’en était pas caché. Il se disait que dans une vie antérieure, il avait peut-être été polygame, car il était bien incapable de se contenter d’une seule maîtresse. Il lui fallait tout un harem et ceci jusqu'à ce qu’il fit la connaissance d’Angie, il y a quelques mois.
Une violente migraine lui tarauda le crâne.
« C’est sûrement mes yeux, essaya-t-il de se persuader. Le docteur me prescrira des lunettes et tout rentrera dans l’ordre ! »
Et une sourde angoisse le prit de nouveau à la gorge.
&&
Angie avait mis un soin particulier à sa toilette. Ce soir, pour la première fois elle se rendait au bal au bras de Tiguy. Elle en était toute bouleversée. Aujourd’hui elle s’apprêtait à faire le grand saut. Il était temps. À quoi bon attendre le mariage ! Elle aimait Tiguy de tout son cœur et cette certitude lui permettait d’aller au-delà de ses propres convictions. Tiguy s’était montré si entreprenant ces dernières semaines, et elle avait si peur de le décevoir. Il lui fallait avouer qu’elle craignait qu’à force de ne pas se départir de sa réserve, il finisse par aller voir ailleurs. Et ça, rien que d’y penser elle se mourait de jalousie. Elle n’avait aucune envie de le partager avec aucune autre. Et puis, elle n’était plus une petite fille, une vierge effarouchée. À bientôt vingt-trois ans, c’était bien normal de coucher avec son fiancé, se dit-elle, en elle-même afin de vaincre ses peurs.
La date du mariage approchait et son bonheur était à son comble. Que pouvait-il donc lui arriver de mieux que d’être encore plus heureuse ?
Quand Tiguy se présenta ce soir-là, Angie vit son visage crispé et mit le fait sur le compte de l’émotion.
« Tu as l’air bien triste ! » lui fit-elle remarquer.
– Non, non, ce n’est rien. Je suis préoccupé par… par… les préparatifs de notre mariage, mentit-il.
– T’en fais pas, tout se passera bien !
Angie fut soulagée. Rien ne devait troubler son bonheur du moment.
Elle avait passé des heures à lui parler au téléphone aujourd’hui et pour la première fois elle lui avait avoué vouloir se donner à lui ce soir même, sans autre forme de procès.
&&
Après le bal qui fut une réussite, c’est le cœur battant la chamade qu’elle s’installa à côté de lui dans la voiture. Il se tourna vers elle, sourit et tenta de la rassurer d’une légère pression de la main. Il sentit trembler celle-ci.
Il l’emmenait dans un lieu inconnu d’elle. La garçonnière d’un ami, avait-il dit. Angie avait une confiance totale en lui. D’avance, elle savait qu’il saurait se montrer patient et prévenant à son égard. Elle l’aimait tellement.
Quand ils arrivèrent à destination, Tiguy était plus que nerveux. Avant de descendre de voiture, il prit une profonde inspiration. Il avait peur. Terriblement peur. Il s’assura que la boîte de préservatifs était bien dans sa poche. Hésita quelques secondes, puis se décida.
Il pénétra dans la maison en portant Angie dans ses bras.
&&
Il avait mit un slow et tamisé la lumière. Avec une douceur infinie il l’avait enlacée et serrée très fort contre lui. À son oreille, il lui murmurait des mots doux ayant le velouté de la plus mélodieuse des musiques. Il lui disait son amour, son désir, sa faim d’elle. De ses lèvres, il dévorait les siennes et ses mains avec une impatience grandissante, parcouraient son corps magnifique, débarrassé de tous vêtements.
Angie sentit son cœur cogner contre le sien et c’est avec une volupté sans égale qu’elle se serra contre son grand corps tout en muscle.
Il l’entraîna vers la chambre, l’allongea sur le lit. Elle se laissait faire et se sentit flotter sur un nuage. Il se mit à embrasser son front, ses yeux, ses lèvres, son cou, ses seins, son ventre doux et tiède, son sexe offert, ses cuisses rondes et belles, ses jambes au galbe parfait en lui murmurant mille mots d’amour.
Angie poussait des gémissements de plaisir.
– Je t’aime mon amour, continuait de lui murmurer Tiguy, la voix enrouée par le puissant désir qui s’emparait de tout son être.
Mais, au moment où, toute pantelante, Angie s’apprêtait à le recevoir dans le doux creux de sa chair, il se détacha d’elle.
« Non, je ne peux pas ! Je ne peux pas faire ça ! cria-t-il, alors qu’un terrible combat se livrait à l’intérieur de lui-même. Dieu ! qu’est-ce qu’il pouvait se sentir coupable. Il avait lu un article, il y a à peine deux jours, où la fiabilité du condom était mis en doute en ce qui concernait le virus du Sida et ce fait le dissuada d’aller plus loin dans son entreprise. Il l’aimait trop pour prendre le risque de la mettre en danger.
La surprise la laissa coite.
Elle le vit se lever précipitamment, se passer la main dans les cheveux et se diriger vers la fenêtre qui laissait entrevoir les lumières de la ville. Il ouvrit celle-ci afin de respirer l’air frais.
En effet, sa respiration était haletante, il étouffait.
« Tiguy, ça va ? interrogea la jeune fille, d’une toute petite voix qu’elle ne reconnut pas. Une voix encore pleine de ce désir, de cette passion qui l’avait portée toute entière vers lui.
Il ne répondit pas tout de suite et tira un mouchoir de sa poche afin d’éponger son visage ruisselant de sueur. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle remarqua qu’il ne s’était point déshabiller.
D’une démarche chancelante elle se dirigea vers lui, et tenta de déboutonner, maladroitement, sa chemise.
D’un geste brusque, un peu trop même, il l’en empêcha.
– Mais, qu’as-tu Tiguy ? Je ne te comprends plus. Tu as l’air de ne plus vouloir de moi. Qu’ai-je fait pour que tu agisses de la sorte ? Ton désir n’est-il pas aussi grand que le mien ?
– Non, je ne peux pas faire ça, je t’aime beaucoup trop pour cela… dit-il, d’une voix enrouée par un sanglot.
Angie le regarda avec un étonnement qui en disait long de sa surprise.
– De quoi as-tu peur, Tiguy ? murmura-t-elle en tentant à nouveau de se serrer contre lui, voulant s’assurer que son corps nu ne l’avait pas laissé indifférent.
Heureusement, ce n’était pas le cas, au contraire.
Mais où trouvait-il la force de la repousser, alors que ses sens étaient, à ce point, tendus vers elle ?
«Tiguy, dis-moi ce qui ne va pas ! Dis-moi pourquoi tu ne veux plus de moi ? » le supplia-t-elle, ne comprenant pas ce brusque revirement de sa part. D’avoir tant rêvé de ce jour, de cette minute cruciale où elle lui offrirait son corps comme preuve de son amour infini et voilà qu’il ne voulait plus d’elle. Et, cette attitude, plus qu’offensante de sa part, avait sapé d’un coup cette assurance qui l’avait littéralement jetée dans ses bras ce soir. Son amour à lui n’était peut-être pas aussi fort que le sien, essaya-t-elle de se persuader tout en se ravisant tout de suite. Depuis quand un homme s’embarrassait-il d’un détail comme celui-ci quand il faisait face à une femme offerte, consentante. Non, la raison de ce revirement était autre et de cela elle en était maintenant convaincue.
– As-tu peur que je tombe enceinte ? demanda-t-elle, toute intimidée, les lèvres tremblantes.
Face à son mutisme elle poursuivit :
– Tu sais, nous sommes à deux mois de notre mariage, je porterais un bébé que cela ne me gênerait en rien. Au contraire, je ne t’en aimerai que davantage. Quel grand bonheur ce serait d’avoir une part de toi vivant en moi. Cet enfant, fruit de notre amour, je l’aimerai de toutes mes forces. Tu sais combien je t’aime, Tiguy, tu sais que tu es toute ma vie et je n’aurai jamais de cesse de te le répéter.
Tiguy ferma les yeux, une douleur sans nom vint lui étreindre le crâne. Les mots, dans son cerveau, s’entrechoquaient. Ils voulaient tous sortir en même temps. En fin de compte, ils ne furent pas nombreux ceux qui réussirent à franchir le seuil de ses lèvres. Il ne put que murmurer :
« Moi aussi, je t’aime Angie ! »
– Alors, si tu m’aimes pourquoi ne veux-tu plus de moi ? Si tu savais combien ce moment était important pour moi. J’ai beaucoup réfléchi, tu sais, avant de vouloir poser cet acte qui, très certainement, sera déterminant dans ma vie. Je crois, qu’il n’y a rien de plus beau pour une femme, que de perdre ce qui lui reste de son enfance avec l’homme qu’elle aime plus que tout au monde. Tu comprends ça, Tiguy, ajouta-t-elle, en prenant le visage de l’être aimé entre ses mains.
Tiguy, précipitamment, s’écarta d’elle. Mais pas assez vite pour qu’elle ne sente sous ses doigts un peu d’humidité.
« Mais, tu pleures Tiguy ? s’exclama-t-elle, consternée. C’est grave, alors ! »
Silence.
– Dis-moi, dis-moi, supplia-t-elle au bord des larmes elle aussi, face à ce mystère de plus en plus opaque. Je ferai toutes les concessions afin de te garder. Tu sais que je t’aime assez pour supporter même ton impuissance, si tel était le cas. Mais je t’en supplie parle-moi. Si tu en aimes une autre, ajouta-t-elle plus bas, je suis prête à m’écarter par amour pour toi, car tout ce que je veux c’est que tu sois heureux.
Tiguy poussa un soupir à fendre l’âme et dit d’une voix à peine audible :
« Il n’y a rien de tout ça. Je t’aime autant que tu m’aimes. Mais…mais je crois…je crois que… »
Il ne put rien ajouter. Le visage d’Angie, défiguré par la souffrance, l’en empêcha.
Ne pouvant plus tenir, il ramassa les vêtements de la jeune fille qui jonchaient le parquet et les lui mit dans les bras.
« Habille-toi, je te ramène ! » dit-il sans plus d’explications, conscient de l’humiliation qu’elle était en train de subir.
Et il partit l’attendre dans la voiture, la mort dans l’âme, incapable de soutenir plus longtemps son regard perdu, incapable d’assister au spectacle affreux de la femme de sa vie éplorée, affalée de souffrance sur le carrelage.
Sur le chemin du retour un silence très lourd s’installa entre eux.
Tiguy pensa :
« Mon Dieu, faites qu’elle puisse me pardonner un jour mon comportement d’aujourd’hui. J’ai été lâche, je l’admets, mais cela vaut mieux que de la mettre en danger de mort. »
En effet, à la suite de ces fréquents malaises Tiguy s’était résigné à se rendre chez le médecin. Celui-ci, après avoir examiné le zona qu’il avait dans le dos et les furoncles qui lui raidissaient la nuque et les omoplates, lui avait prescrit des tests en urgence. Il avait été prendre les résultats ce matin même. Le verdict implacable avait anéanti tous ses beaux projets et détruit, en une fraction de secondes, tout ce qui lui restaient d’espoir. Angie, son bel amour, était arrivée bien trop tard dans sa vie. Il aurait peut-être fallu un miracle pour effacer ces années de débauches. Mais de miracles, il n’y en eût pas. La dure réalité de la vie s’imposa à lui de manière implacable, au moment même où il s’apprêtait enfin à accéder au bonheur. Pouvait-il lui annoncer tout de go qu’il avait été contaminé par le virus du SIDA sans chambarder sa vie ?
Quand il arriva devant la grille de la maison de la jeune fille, il n’éteignit pas le moteur. Sa décision était prise.
« Je crois que nous ne nous reverrons plus ! » lâcha-t-il, en faisant un effort surhumain pour ne pas éclater en pleurs.
En face de lui, hébétée de souffrance, totalement abasourdie, Angie gardait le silence. Des larmes ruisselaient doucement sur ses joues. Cherchant à comprendre, son regard essaya de sonder le sien mais en vain, celui-ci fuyait.
– Comprends-tu le mal que tu me fais, Tiguy ? bégaya-t-elle, entre deux sanglots en essayant de lui prendre la main.
Il esquiva le geste et dit fermement :
– Tout est fini entre nous, Angie ! Je te souhaite de trouver meilleur que moi. Sincèrement, je crois que tu mérites mieux que ce que j’ai à t’offrir.
– Mon cœur avait choisi pour moi, Tiguy, je ne veux de personne d’autre que toi. Et malgré ce coup dur, car des fiançailles rompues sans explications, à deux mois des noces, est un coup dur, je n’en finis pas de t’aimer. Tu dois sûrement avoir de bonnes raisons pour agir ainsi, du moins je l’espère.
Tiguy ne savait que dire. Il souffrait terriblement.
– Oui, j’ai de bonnes raisons ! Mais, rassure-toi, tu n’es pas mise en cause. Tu as été pour moi une oasis au milieu du désert.
– Mais alors… alors pourquoi m’imposer toute cette souffrance. Pourquoi ? mais réponds-moi, grand Dieu !
Silence…
– Y a-t-il une femme à porter un enfant de toi ? Est-ce cela que tu n’oses m’avouer, Tiguy ?
Tiguy qui cherchait vainement un prétexte sauta sur l’occasion qu’elle lui offrait sur un plateau d’argent. Une porte de sortie, somme toute, inespérée.
Ses mains s’agrippèrent de toutes ses forces au volant. Il prit une profonde inspiration et lâcha dans un souffle :
« Je ne voulais pas te le dire mais, heureusement, tu es une femme… intelligente. C’est ça… il y a une fille… qui attend un enfant de moi ! »
La bombe était lâchée et elle fit d’incroyables dégâts. Le visage d’Angie devint livide. Tiguy crut un instant, à sa pâleur cadavérique, qu’elle allait tomber raide morte, là, devant lui. Que c’était pénible d’avoir à lui mentir de la sorte.
Angie aurait aimé pouvoir crâner, faire semblant de rien, mais c’était un coup difficile à accuser. Et, elle savait par avance qu’elle ne s’en remettrait pas.
– Tu sais… c’était une aventure sans lendemain… du moins je le croyais. Mais ce matin j’ai reçu la visite de cette fille. Elle est enceinte de plus de six mois. Je te jure, Angie, que cette relation date d’avant notre rencontre. D’ailleurs ce n’était qu’une passade. Depuis que je te connais je ne t’ai jamais trompée, jamais !
– Et pourquoi me quittes-tu si tu continues de m’aimer ? On pourrait le prendre ce bébé, si sa mère le veut bien. Je te jure que je saurai m’en occuper, comme si il était le mien.
Cette dernière phrase prit de court Tiguy et le désempara un instant.
– Ah ! si c’était si facile ! Son père est intraitable, continua-t-il de mentir. Il me met, pratiquement, le couteau sous la gorge. De son avis, j’ai commis une faute grave et il faut absolument que je répare. Tu m’excuses mais je n’ai jamais reculé devant le devoir. Peut-être est-ce mieux ainsi ? Peut-être n’étions-nous pas faits l’un pour l’autre ?
– Pas faits l’un pour l’autre, pas faits l’un pour l’autre… répéta tristement Angie. Je n’en suis pas si sûre. Je t’ai aimé dès le premier regard et je n’ai pas hésité une seconde à abandonner mes études pour rester près de toi, laissant Farah repartir seule…
– Et bien ! c’est l’occasion de les reprendre, tes études. Je suis peut-être le mauvais génie qui allait bousiller ta vie. Et Dieu, dans sa grande miséricorde a changé tes cartes et les miennes. Désormais, nos routes se séparent, Angie. La jeune fille renifla.
– Es-tu sûr de ta décision, Tiguy ?
– J’en suis même certain !
– Alors, c’est vrai que ce soir ma vie s’est effondrée, ce n’est pas un rêve. Ma jolie robe de mariée, je ne la mettrai pas. Et dire que nous l’avions choisie ensemble toi et moi…
– Il faut te faire une raison, Angie. Les humains ne sont jamais maîtres de leur destin. Je t’assure que j’aurais tout donné pour ne pas avoir à te dire des choses aussi décevantes.
À ces mots, il descendit de voiture et vint lui ouvrir la portière.
« Adieu, Angie ! » dit-il, pour mettre fin à ce douloureux entretien.
Debout devant lui, elle le regarda avec des yeux pleins de désespoir, aggravant ainsi la douleur de Tiguy. Elle se jeta contre sa poitrine, se serra très fort contre lui.
Éperdu de souffrance, Tiguy l’étreignit et l’embrassa avec toute la fougue de son amour meurtri. Un baiser au goût de larmes.
Quand il la relâcha, il lui prit doucement le menton entre les doigts.
« Quoi qu’il arrive, Angie, sache que je t’aimais plus que tout au monde ! »
Il la plaqua là, sur le trottoir, et s’en fut comme un voleur. Il démarra en trombe ne laissant à la jeune fille que ses yeux pour pleurer.
&&
Trois ans s’étaient écoulés depuis. Angie se remettait peu à peu de sa grande déception. Elle avait quitté la Floride, où elle était revenue parachever ses études après sa déception, pour s’installer au Canada. Elle habitait non loin des chutes du Niagara qui seules avaient le pouvoir d’apaiser ses angoisses et panser ses plaies encore vives. Et puis, elle voulait surtout s’éloigner de Farah dont la présence ne faisait que lui rappeler Tiguy. Malgré leur profonde amitié, malgré la touchante sollicitude dont celle-ci avait fait preuve, elle avait préféré partir le plus loin possible de tout ce qui lui rappelait son amour perdu.
Ce jour-là, il faisait très froid. Après le travail Angie était passée voir les chutes mais, aujourd’hui elles ne purent rien contre cette terrible nostalgie qui l’avait terrassé la journée entière.
Elle rentrait sans se presser, le cœur étreint par une sourde angoisse. D’un geste, presque machinal, elle ouvrit la boîte aux lettres et s’empara de son courrier qu’elle éplucha tout en continuant de marcher.
Brusquement, elle se figea. L’émotion lui avait coupé le souffle, provoquant la paralysie totale de ses membres.
Une lettre, une seule, et son cœur s’était presque arrêté de battre.
Elle enleva la mitaine de la main droite à l’aide de ses dents pour mieux palper l’enveloppe. La mitaine tomba, qu’elle n’eut même pas le réflexe de la ramasser.
La lettre venait d’Haïti, un timbre l’indiquait. Et le nom de l’expéditeur n’était autre que celui de la mère de Tiguy. En lisant le patronyme Angie avait cru un instant qu’elle était de Tiguy et le souffle lui avait manqué.
Qu’est-ce Murielle Turnier avait à lui dire après toutes ces années de silence absolu ? C’est vrai qu’elles avaient sympathisé tout de suite. Mais, depuis la rupture elle n’avait reçu qu’une ou deux cartes de vœux à l’occasion du nouvel an. Cartes auxquelles elle avait répondu sans enthousiasme. La blessure était encore si fraîche. Et aussi, elle lui en voulait un peu de n’avoir pas défendu sa cause. Peut-être que cela avait été injuste de sa part. La pauvre madame Turnier, en quoi était-elle responsable des actes de son fils, majeur et vacciné.
Comme une automate, elle rentra chez elle. Dehors, la vapeur, provoquée par le froid et sa respiration haletante, rendait impossible toute lecture.
&&
Elle déposa la lettre sur la table du living room. Jouant à l’indifférente, elle vaqua à ses occupations coutumières tout en s’interrogeant sur la nature de cette expédition.
Elle avait eu si mal lorsque Tiguy s’était refusé à elle. Imaginait-il alors ce que c’était pour une femme de vouloir à ce point se donner à un homme et se faire désavouer alors que nue et offerte elle pensait vous faire le plus beau cadeau qui soit. Et puis, le reste avait été pire. Une rupture au moment où elle s’y attendait le moins, un jour de félicité. Les raisons ? un doux fruit dans le ventre d’une autre, un fruit qu’on aurait aimé porter soi-même de l’homme que l’on aime par-dessus tout. Pareille trahison, aussi évidente que douloureuse, lui avait lacéré le cœur tel un poignard à la lame bien affûtée et lui avait laissé des cicatrices indélébiles la poussant presque au suicide. Vivre avec pareille douleur ? un calvaire de chaque jour, car malgré ses déclarations d’amour et ses serments, Tiguy l’avait quittée pour en épouser une autre. Décidément les hommes n’étaient que des bourreaux de cœurs. De Rudolf à Tiguy, aucune différence ! Que de nuits d’insomnies passées à se poser des questions dont elle ne connaîtrait jamais les vraies réponses. Elle s’était enfermée, de son plein gré, à l’intérieur d’une prison construite chaque jour à l’aide de ses larmes et de son désespoir.
Elle ne voulût plus entendre parler de Tiguy et avait sauté sur l’occasion de ce job à Toronto pour s’éloigner de ce qui lui restait d’amis. Trois longues années à broyer du noir, à fuir les hommes. Sa décision était prise depuis fort longtemps : ne plus jamais souffrir par la faute de ces monstres égoïstes et sans cœur qui n’hésitaient pas à chambarder votre vie et à disparaître aussitôt, dans la nature. Pourtant, malgré la souffrance, elle l’avait attendu chaque jour, chaque seconde, espérant toujours un heureux revirement.
Longtemps, elle avait osé croire ne pas avoir rêvé d’un amour aussi passionné, aussi beau, aussi fort. Hélas ! ce visage tant aimé, tant chéri, elle s’épuisa à le guetter à chaque coin de rue, dans chaque regard, dans chaque sourire. Rien ! De toute évidence, son bel amour n’avait été qu’un pale sentiment assez banal pour être oublié dans la minute qui suit un adieu.
Elle se fit du café et essaya de se persuader que ce courrier ne pouvait être qu’un simple mot accompagnant les vœux du nouvel an.
Elle mit une bouilloire sur le feu en oubliant de la remplir d’eau. Elle faillit laisser choir les assiettes qu’elle avait enlevées du lave-vaisselle. Décidément cette lettre la troublait encore plus qu’elle ne le pensait. Peut-être que ces années de souffrances l’avait rendue totalement masochiste.
Puis, n’y tenant plus elle décida d’ouvrir cette enveloppe, qui lui empoisonnait la vie, sans plus tarder. Au moins, elle en aurait le cœur net et en finirait avec une bien inutile souffrance.
Elle se saisit d’un couteau, pas le temps de chercher le coupe-papier, l’enfonça d’une main tremblante sous le rabat de l’enveloppe et fit sauter celui-ci d’un seul mouvement du poignet.
Deux feuilles de papier se superposaient à l’intérieur. Sur la première, toute souillée de larmes, elle lut :
Angie, ma petite fille manquée,
J’ai beaucoup hésité avant de t’écrire, mais je crois que cette démarche était nécessaire pour que tu saches enfin la vérité concernant cette rupture, par Tiguy, de vos si belles fiançailles. Il m’a confié une lettre que je devais normalement, selon ses propres vœux, te remettre le lendemain de ses funérailles. Mais, je me suis permise de ne pas respecter ma parole pour que tu saches enfin à quel point il t’aimait et t’aime encore malgré le terrible mal qui va sous peu l’emporter. J’aimerais que tu saches aussi que malgré la vie tumultueuse qu’il avait menée avant de te connaître, il n’était pas un mauvais garçon. Il désirait vraiment t’épouser et, chose drôle, c’est par amour qu’il ne l’a pas fait. Son attitude a été celle d’un homme, un vrai.
Ah ! Angie, si tu savais mon chagrin de perdre un fils à qui j’ai voué tout ma vie. Un fils à qui on a tout donné, son amour, sa tendresse, son affection et pour qui on avait fait de si grands rêves. Un enfant unique, conçu sur le tard, pour lequel on a fait tous les sacrifices, à qui on a offert ses plus belles années. C’était un homme bien préparé, mon Tiguy, ayant fait de belles études. Son père et moi n’avions rien négligés en ce sens, restants parfois à travailler jusqu’à des heures indues à l’usine pour qu’il ne manque de rien. Guy est effondré depuis que le terrible mal s’est emparé de son petit garçon. Il ne vit plus. Il ne s’alimente même plus. Tiguy était toute sa vie.
Ô ! Angie, un affreux virus nous a volé notre enfant si plein d’avenir. Tiguy ne laisse rien derrière lui, même pas des petits-enfants que j’aurais pu bercer pour apaiser ma douleur.
Ah ! Angie, voir mourir son enfant unique sous ses yeux, je ne connais rien de plus horrible que ça. J’ai dû commettre une faute très grave dans une vie antérieure, pour mériter pareil châtiment. Je prie Dieu, de toutes mes forces, pour qu’il me vienne en aide afin que je ne mette point fin à mes jours après le départ de Tiguy. Guy aura tant besoin de moi à ce moment-là ! Guy Turnier, surnommé Guy le roc, est aujourd’hui aussi friable que de la craie.
Ce geste de t’écrire, ma chérie, je le pose car, je suis une mère qui a vu souffrir horriblement son enfant et qui aimerait, avant qu’il ne ferme les yeux, qu’il soit certain que la femme à qu’il vouait un si grand amour, un amour plus grand que l’océan, lui a pardonné cet abandon qui a provoqué de si grandes souffrances chez elle. Ceci est important, je crois, pour la paix de son âme.
J’ai appris par ta mère, ton enfermement, le désespoir et la tristesse qui détruisent ton existence chaque jour un peu plus. Alors, je pense que ma démarche d’aujourd’hui est nécessaire pour qu’il n’y ait pas deux mères à pleurer la mort d’un enfant. La tienne et moi-même.
J’espère de tout mon cœur que tu liras ces mots. Que cette lettre, tu n’auras pas le réflexe de l’enfermer dans un tiroir, ou de la détruire sans même l’ouvrir. Car, j’aimerais tant que mon fils chéri, mon fils adoré, parte le cœur en paix et la conscience enfin apaisé. Je souhaite par là, crois-moi sincèrement, aussi incroyable que cela soit, te faire reprendre goût à la vie. Il n’y a rien de plus beau pour une femme que de savoir qu’elle avait été vraiment aimée d’un amour infini et, que celui-ci n’avait été entaché d’aucune trahison.
Angie, Tiguy n’en a plus pour longtemps. Si je ne puis plus rien pour sa vie, au moins j’aurai la satisfaction d’avoir fait de mon mieux pour la tienne.
Angie, ma petite fille chérie, je t’aime tant. Viens, ne tardes pas. Chaque minute qui passe sera peut-être la dernière.
P.S : Il n’y a pas plus grande douleur pour une mère, que de voir mourir son enfant sans pouvoir l’aider.
Affectueusement,
Murielle Turnier
Angie était livide. Elle dût s’asseoir, ses jambes ne voulaient plus la porter. Elle fit un effort surhumain pour lire la seconde lettre car un sanglot lui nouait la gorge. Ses mains tremblaient.
Angie, mon amour, ma vie.
Les mots me manqueront toujours pour te dire combien je t’aime. Quand tu liras cette lettre je ne ferai déjà plus partie du monde des vivants. Mais je tenais à ce que tu saches combien il m’a été pénible de te faire autant de peine. De cela, je m’en voudrai toujours peut-être même au-delà de la mort.
Angie, je t’ai tant aimé que jamais je ne t’ai trompé avec quiconque. Pardonne-moi de t’avoir menti en te confiant qu’une autre femme attendait un enfant de moi. C’était faux ! Tout cela parce que j’avais honte de te dire que j’avais été contaminé par le virus du sida. Mon ancienne vie m’avait rattrapé au moment où j’avais cru pouvoir m’en débarrasser grâce à mon amour pour toi. Pardonne-moi, Angie, pour les souffrances que je t’ai infligées à cause de ma lâcheté. Mais, c’était préférable au fait de mettre ta vie en danger.
J’avais tant envie de toi mon amour. Tu ne peux t’imaginer ma douleur. Tenir dans ses bras la femme que l’on aime et ne pas pouvoir faire d’elle sienne parce qu’on avait appris dans la matinée même que la mort vous attendait au coin de la rue. Oh ! Angie, à ce moment-là je ne sais ce que j’aurais donné pour revenir sur mes pas, refaire la route en sens inverse pour effacer toutes traces de mes excès. Ce jour-là, j’étais même incapable de me déshabiller pour éprouver la douceur de ta peau tout contre la mienne. Un douloureux zona s’en était déjà emparée, et faisait d’incroyables ravages. Ô ! Mon Dieu, qu’est ce que ça m’a coûté de ne pas avoir pu faire de toi une femme, ma femme cette nuit-là, laissant très certainement ce soin à un autre que moi. Cette douleur de t’avoir caché ma maladie, j’ai vécu avec, des années durant. Mais chaque jour je me disais que c’était mieux ainsi, que tu aurais pu refaire ta vie avec un homme sain de corps et d’esprit, quelqu’un capable de t’apporter le bonheur et la sécurité que tu mérites. Quelqu’un qui te donnerait des enfants qui seraient un hymne à la vie et à la santé. Tout ce que j’étais moi incapable, à tout jamais, de t’offrir.
Angie, si tu savais combien pour toi je voulais être le plus fort. Celui qui saurait te protéger de tous les dangers de l’existence. Je rêvais de te couvrir, chaque jour, d’amour, de cadeaux, de fleurs. Je rêvais d’inventer, pour toi, de nouveaux mots d’amour élevés à la dimension de ce merveilleux sentiment que je te portais. Puis, le monde, autour de moi, s’est effondré.
Depuis notre rupture mon existence n’a été qu’un terrible calvaire. Je me mourais de toi. Chaque jour, je décrochais le téléphone avec l’envie toujours plus grande d’entendre ta voix. Mais, très vite, je me reprenais et m’interdisais de te faire souffrir davantage. Je voulais ton bonheur mais j’espérais toujours, tout au fond de mon cœur, que tu penserais encore un peu à moi.
Angie mon amour, mon cœur, toute ma vie, jamais je n’ai eu de bonheur aussi grand que lorsque nous étions ensemble.
Je te demande pardon encore et encore pour tout le mal que, involontairement, je t’ai fait. Mais, je t’aimais trop, beaucoup trop pour ne point te laisser t’épanouir, toi, la jeune fille en fleur. Merci de m’avoir aimé comme tu l’as fait, au point de vouloir m’offrir ta virginité sur un plateau d’argent mais je n’avais aucun droit de trahir la confiance que tu avais placée en moi.
Adieu, Angie, mon amour mon ange. Oublie-moi, refais ta vie. Tu mérites bien tout le bonheur du monde, celui que je n’ai pas su te donner
Je t’aime, mon ange !
Tiguy.
&&
Dans le taxi qui l’emmenait vers la maison des Turnier, Angie se tordait les mains. Elle priait le ciel pour qu’il ne soit pas trop tard. Elle voulait revoir Tiguy, lui dire combien elle l’aimait, elle aussi. Elle n’avait jamais cessé de l’aimer, d’ailleurs. Entre les lignes de la lettre qu’il lui avait adressée, elle avait compris l’immense sacrifice qu’il s’était imposé afin de ne plus la revoir, craignant de perturber sa vie. Elle aurait tout donné pour le sauver, le voir guérir et reprendre goût à la vie. Elle priait le ciel de lui accorder une dernière chance.
Elle s’était documentée des nuits entières découvrant à chaque étape l’horreur de cette maladie mortelle. Elle voulait qu’il s’accroche. Quelques mois encore et peut-être que la science finirait par produire ce vaccin miracle que tous attendaient. Forte de ses sentiments, elle se croyait presque capable de changer la face du monde par le seul pouvoir de sa volonté, et la force de son amour infini.
Murielle Turnier, prévenue de son arrivée, l’attendait sous la véranda en faisant les cent pas.
Dès qu’elle la vit descendre du taxi elle vint à sa rencontre en courant. Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre en pleurant. Angie s’accrocha désespérément à elle.
Après plusieurs minutes d’indicible émotion, Murielle repoussa gentiment Angie afin d’essuyer son visage ruisselant de larmes.
« Allez, ma chérie, mouche-toi et essaie d’être forte, tu en auras besoin. Mon petit garçon est maintenant l’ombre de lui-même, je te préviens. Il est loin du beau jeune homme que tu avais connu. Je regrette de devoir t’infliger ce spectacle mais je voulais qu’il parte l’âme en paix. Je te demande pardon d’avance pour le mal que je te fais.
– Je n’ai rien à te pardonner. Quel que soit l’état dans lequel il se trouve, je l’aime assez pour que mon désir de le revoir soit plus grand que tout. Et puis, je suis porteuse d’espoir. J’ai fait des recherches dans les plus grandes Universités de l’Amérique du Nord. Un vaccin est en cours. Tout n’est pas perdu !
Bras dessus bras dessous elles rentrèrent dans la maison.
Après un dernier regard de tendresse échangé avec Mme Turnier, Angie pénétra dans la chambre où l’homme de sa vie agonisait.
Sa mère avait quelque peu exagéré en disant que Tiguy était l’ombre de lui-même. L’homme qu’elle vit, étendu sur le lit, était un autre.
D’une maigreur à faire peur, le cheveu rare et soyeux et le corps bradé de tubes de toutes sortes, un inconnu lui faisait face.
La mort rôdait dans la pièce, attendant le moindre signe de sa proie pour frapper.
À pas lents, Angie le corps secoué de trémulations s’approcha. Tiguy qui avait les yeux fermés sentit une présence.
Une vive joie traversa son regard quand il la reconnut.
« Angie, dit-il d’une voix faiblarde, je suis heureux de te voir, mais… tu n’aurais pas dû… venir. »
Les yeux piqués de larmes, la jeune fille se saisit de la main toute maigre de Tiguy et la porta à ses lèvres avec une incroyable ferveur.
– Tu n’aurais pas dû, Angie, insista le jeune homme.
– Heureusement que je suis venue. Je voulais te dire que malgré mes souffrances, pas un jour ne s’est écoulé, sans que mes pensées ne se tournent vers toi. Je désirais tant te revoir. Je n’ai jamais cessé de t’aimer, tu sais. Je t’aime encore, Tiguy, je t’aimerai toujours.
– Il faut m’oublier Angie ! Tu n’aurais même pas dû être ici. Moi, je ne fais déjà plus partie du monde des vivants, et toi, tu as la vie devant toi.
– Non, mon chéri, mon amour, tu vas vivre. S’il te plait essaie de tenir. D’ici quelques mois on aura peut-être trouvé un vaccin miracle capable de combattre cette terrible maladie. J’ai vu un éminent professeur aux États-Unis, il a bon espoir. Il travaille actuellement sur un vaccin. Il est en train de collecter des fonds pour la réalisation de son projet.
– Non, Angie, non ! je t’aime, je t’aime plus que tout au monde, mais ce serait horrible de t’infliger encore d’inutiles tourments. Il n’y a plus d’espoir.
– J’ai lu ta lettre, Tiguy, je sais pourquoi tu as rompu nos fiançailles, mais je t’assure que j’aurai préféré te savoir avec une autre plutôt qu’atteint de ce terrible mal. Je t’aime tant Tiguy. J’aimerais que tu saches combien je te suis reconnaissante d’avoir, au prix d’incroyables sacrifices, voulu protéger ma vie. Ceci est pour moi, l’une des plus grandes preuves d’amour que j’aie jamais reçue. Je te dois la vie, Tiguy !
Il y eut un long silence, si long qu’Angie dû relever la tête pour vérifier si l’inéluctable n’était pas arrivé.
Dans les yeux de Tiguy une lueur brillait.
– Tu m’aimes, Angie, et tu m’as pardonné. C’est cela le plus important !
– Oui, Tiguy, je t’aime plus que tout au monde. Et, je ne sais ce que j’aurais donné pour te savoir guéri et enfin en paix.
Une terrible toux secoua le malade, à la suite de laquelle une affreuse grimace vint lui tordre la face. Il poursuivit péniblement :
– Maintenant que je t’ai revue et que je sais avoir trouvé ton pardon, ma mission est finie sur terre. Tu es un ange, Angie, et c’est le ciel qui t’envoie afin de me soulager d’un grand poids.
La lèvre inférieure de la jeune fille trembla.
– Non, Tiguy, protesta-t-elle avec véhémence. Je suis venue avec l’espoir…
– Il n’y a plus d’espoir Angie, dit-il, d’une voix rauque, à peine audible.
Et, faisant un effort incommensurable, il lui montra ses doigts de l’autre main que l’on avait amputés ainsi que les orteils du pied gauche.
– C’est pour me voir dans cet état, que je devrais m’accrocher à la vie ? On trouverait un vaccin miracle aujourd’hui même, que pour moi il serait déjà trop tard. Je ne redeviendrai plus jamais l’homme que tu as connu, Angie.
De grosses larmes glissèrent sur ses joues et déchirèrent le cœur de la jeune fille. Les souffrances du jeune homme lui arrachaient presque les entrailles.
– Je souffre trop Angie, prononça Tiguy d’une voix pleine de douleur qui se répéta en écho dans la tête de la jeune fille.
Elle regarda encore une fois Tiguy et de le voir si maigre, si souffreteux, lui broya le cœur. « Ô Tiguy mon bel amour, que de souffrances as-tu endurées tandis que moi, bien portante, je t’accusais de trahison ! »
« Adieu Angie ! » murmura-t-il.
– Non ! Tiguy, tu vas voir. Ça va marcher. Nous allons te guérir. J’ai aussi le numéro de téléphone d’un médecin en Haïti qui a déjà fait des miracles. Je vais l’appeler afin qu’il vienne à ton chevet. Peux-tu encore tenir ? S’il te plaît, Tiguy, fais-le au nom de notre amour trop vite interrompu. Nous avons tant de choses à nous dire, tant d’histoires à nous raconter… tant de baisers et tant d’amour à partager. Tu sais, que je suis encore cette fleur non épanouie. Je voulais tant que tu sois le premier… Je t’ai attendu chaque seconde de ma vie…
Des larmes glissèrent silencieusement sur les joues de la jeune fille qui tremblait. Elle baissa la tête afin qu’il ne vit pas ses pleurs.
– Je t’en prie, Tiguy, fais-le pour nous, fais-le au nom de notre amour, répéta-t-elle suppliante.
Il ne répondit pas. Elle crut un instant qu’il réfléchissait. Mais, quand elle releva la tête, elle constata avec horreur que son regard s’était déjà éteint.
– TIGUY ! hurla-t-elle hébétée de souffrance, TIGUYYYYYYYYYY !!!!!!!!!!!!!
Dehors, des fleurs à peine écloses, sans raison aucune, tombèrent une à une.
La lumière, belle et éclatante, était au bout du couloir. Tiguy marcha vers elle sans aucune crainte. Il franchit le seuil de la porte invisible avec une incroyable allégresse. Quand il pénétra dans le merveilleux jardin qui semblait l’attendre, des nuées de papillons multicolores vinrent l’accueillir. Certains se posèrent sur son corps, d’autres sur ses bras. Il eut une dernière pensée pour Angie et serein il avança droit devant lui.
Commencé d’écrire à Port-au-Prince et fini d’écrire sur la plage du Cormier beach hôtel (Cap-Haïtien) face à la mer en tumulte, le 2 novembre 2001.
MARGARET PAPILLON
L’AUTEUR
Margaret Papillon est née en novembre 1958 à Port-au-Prince, Haïti. Elle est l’épouse du peintre de renom Albert Desmangles et mère de deux enfants, Sidney-Albert et Coralie-Agnès. Elle rencontre le succès dès sa première publication en 1987 (La Marginale). En 1995, elle abandonne ses activités de professeur d’éducation physique pour se consacrer entièrement à l’écriture.

