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Institute for Research in Social Sciences and Politics

Haitian Culture - LES CANONS DE LA LIBERTÉ

Margaret Papillion

 Le Vent souffle, souffle, souffle sur une terre qui fut, autrefois, un brasier incandescent où tonnaient les canons de la liberté, dignes défenseurs du respect humain.

Le Vent souffle, souffle, souffle. Sûr de sa force et conscient des faiblesses des autres, il bouscule, avec rage, tout sur son passage, secouant même les arbres trop sages qui, impassibles, se laissent faire. Les pauvres, que pouvaient-ils contre cet impavide, cet impertinent, cet effronté qui n’avait point peur d’affronter plus solide que lui et qui pouvait aller tout au haut de leur cime dépouiller leurs branchages de leurs ultimes feuilles.

Le Vent tourne, tourne, tourne, agressant tour à tour les fragiles fleurs des champs et les pousses graciles en créant la panique sur les plaines fertiles où la vie des hommes étaient en train de germer. Il savait que ses humeurs était pris en compte car au moindre de ses énervements, il ne faut pas se leurrer, la faim s’installerait ne laissant aux humains que leurs yeux pour pleurer.

Le Vent tourne, tourne, tourne, et au hasard de ses virées, plus faibles que lui avaient tort d’être sur son chemin. Douterait-il de sa force, qu’il aurait encore mille tours dans son sac pour prendre en main le destin des plus rébarbatifs. Ah, qu’il est malin !

Sa majesté le vent, en dépit de sa force, avait un grand ennemi, de grossiers tubes cylindriques pouvant cracher du feu : des canons ! Ces défenseurs séculaires avaient commis un crime affreux : lui résister des siècles durant ! À cause d’eux il nourrissait en son sein un très vilain défaut, l’un des sept péchés capitaux : la jalousie !

En effet, pour ce qu’il s’agissait des canons dont il entendait parler, non sans fierté, depuis la nuit des temps et qui, immobiles dans leur bronze, faisaient mine d’ignorer sa force en mettant en échec ses multiples tentatives de les faire bouger d’un pouce, il les détestait !

Pour se venger de tant d’impudence, il les couvrit de sel marin volé aux océans. « Ah, canons majestueux, j’aurai votre peau ! » se jurait-il en devenant impétueux. Et, du jour au lendemain les lourdes carapaces d’airain se couvraient de rouille et de boursouflures, et un lent travail de destruction se mettait en branle, faisant mentir ceux qui pensaient que les obusiers, qui avaient offerts aux hommes cette liberté dont ils s’enorgueillissaient, ne sauraient mourir. Sûr de son fait, le vent s’acharnait encore plus. Son but : prouver aux hommes qu’au fond, ces canons n’étaient que du vulgaire métal, sans plus.

L’arrogant fit d’innommables ravages dans les rangs de nos mortiers qui se croyaient à l’abri à l’intérieur de leur fort ou de leur citadelle. Les pertes furent incalculables, et il parvint à ses fins : plonger ses ennemis dans l’oubli ! Sans rancune ! Et, à l’horizon, sans raison aucune, personne pour mettre un frein aux agissements de l’insolent.

Mais un jour, voulant tromper son ennui, il s’en prit, pour la énième fois, à l’artillerie de notre majestueuse Citadelle Christophe, juchée tout au haut du Bonnet à l’Évêque.

Le Manman penba, le roi des canons, celui qui tonnait plus fort que l’orage, harassé de tant d’acharnement, s’insurgea, le stoppa net dans sa course et lui tint ce discours :

« Ô, Vent funeste et irrévérencieux, n’as-tu donc aucun respect pour ceux qui ont combattu vaillamment l’ennemi pour offrir aux habitants de cette belle contrée le titre, ô combien glorieux, de la première République Noire du monde ? N’entends-tu rien à la grandeur, petit impoli ? »

– Ah ! Tout cela n’est que du vent ! répliqua le Vent. Grand… grand… dites-vous ? ricana-t-il encore, vous pré- tendez l’être, tas de ferraille inerte, abandonné par vos maîtres aux vents et aux intempéries. Si vous aviez autant de valeur que vous l’affirmez, vous auriez toujours le vent en poupe et jamais personne n’aurait osé vous laissé pourrir sans vous tendre, au préalable, une main charitable.

– Eh bien, il faut avouer, sans fausse honte, que nous avons, un jour, senti tourner le vent. Pourtant, mon ami, si vous aviez eu vent de notre histoire, qui ne saurait manquer de vous étonner, vous réfléchiriez par trois fois avant d’a- vancer des paroles, pour le moins, erronées. Arrêtez de courir ! Prenez le temps de faire une pause afin que je vous raconte cette grande épopée dont nous fûmes, contre vents et marées, les auteurs cela fait plus de deux cents années.

– Contez-la moi, votre histoire ! gronda le Vent du haut de sa toute-puissance, peut-être serait-ce bel et bien pour moi une occasion nouvelle de me moquer de vos déboires.

– Ah ! comme vous vous trompez, petit agitateur d’air. Il ne suffit pas de prendre des airs. Vous ne savez pas ce que c’est que de briser les chaînes impudiques de l’esclavage pour permettre aux hommes de recouvrer leur dignité.

– Allez, parlez, parlez vite que je m’en aille. Ceci dit sans vous froisser, vous êtes loin d’être dans le vent. À mon avis, cela fait déjà trop longtemps que l’on jase.

Et le Vent, toute fureur apaisée, prit siège pour écouter le roi des canons lui raconter Vertières, la Crête-à-Pierrot et la grande bataille de l’Indépendance contre l’armée napoléo- nienne et bien d’autres encore...

Quand il eut terminé, le Vent, stupéfait et frappé d’humilité devant tant d’importance, demanda :

« Les habitants de cette terre sont-ils à ce point oublieux du passé qu’ils ne puissent point tenir compte de tant de belles choses ? »

– J’ose croire que ce n’est qu’un simple oubli, soupira le roi des canons, et reste persuadé que tout cela est quand même enfoui aux tréfonds de leur mémoire. Néanmoins, j’ai un petit service à vous demander. Je crois qu’il vous suffirait de leur murmurer, au creux de l’oreille, cette histoire au gré de vos promenades encore et encore, pour qu’ils en tiennent compte et s’en souviennent toujours.

Et le Vent s’en alla en coup de vent, tout guilleret. Fier de bientôt faire une bonne action. Et comme entendu avec le roi des canons, à tous venants, il raconta cette grande épopée qui mériterait tant d’ovations, la dispersant ainsi aux quatre vents !

Un beau matin, un bruit d’hommes au travail parvint aux oreilles du Vent. Des ouvriers réparaient, astiquaient et nettoyaient tous les acteurs de leur glorieux passé.

D’un geste vif de joie débordante, le Vent virevolta, prit de l’altitude et décida, sans plus attendre, de visiter le roi des canons.

Survolant la Citadelle, quelle ne fut sa surprise de voir son ami entouré d’une foule immense venue de par le vaste monde. Tous, en admiration. Quelle émotion !

« Ah ! ami le vent, quel bon vent vous amène ? » s’exclama, tout heureux, le Manman penba en apercevant son sauveur.

– Vous voilà bien beau, Canon de la liberté !

– Ô Vent généreux, c’est à vous que je dois tant de félicité. Enfin les gens m’aiment ! Merci, merci, au nom de mes frères et de moi-même ! Grâce à votre dévouement, un miracle a eu lieu et…

– Non, l’interrompit le Vent, désolé de vous contredire, mais, je puis dire, sans mentir, que je n’ai rien à y voir. Le vrai miracle c’est vous qui l’aviez accompli il y a plus de deux siècles. Et, pour cela les hommes, au regard de tous, vous doivent bien des égards. Les habitants de cette terre, dès leur plus jeune âge, ont vent de vos prouesses et ils m’ont fait le serment, désormais, de vous prouver sans cesse leur reconnaissance. Et surtout, ne vous méprenez pas, malgré leurs airs, ils sont tous très fiers de leur patrimoine. En outre, ils ont aussi compris que polir les canons libérateurs, c’est gagner à jamais leur vie et défendre toujours leur liberté !