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Institute for Research in Social Sciences and Politics

LE BAR

PAR BEL-AMI  JEAN-BAPTISTE DE MONTREUX

Après avoir parcouru à grande vitesse les longues gorges dans ma Jeep où étaient entassées mes maigres possessions, je me trouvai sur le seuil de Parley's Canyon. Je sortis de la voiture pour contempler le théâtre de splendeur naturelle qui s'étendait du bord de l'escarpement jusqu'à l'horizon où serpentait une longue chaîne de montagnes habillées de neige.

Une vallée continuait jusqu'au Great Salt Lake aux eaux figées et miroitantes. L'éblouissant coucher de soleil transformait en silhouettes énormes les géants immeubles du centre de la ville. Une crainte vague me saisit. Cela ne dura pas. Je me sentis plutôt comme les pionniers d'autrefois; craintif, mais rempli d'espoir.

Je remontai dans la Jeep et conduisis vers la ville. J'étais venu dans cette région pour recommencer ma vie. Mes défaites étaient derrière moi. J'avais connu beaucoup d'échecs honteux. Les vrais hommes se fortifient et repartent toujours à l'assaut des fortifications d'avenirs incertains et tricheurs.

Ce soir-là, je pris le gîte dans une petite auberge délabrée de la State Street moyennant douze dollars cinquante. C'était mon premier lit depuis plusieurs nuits. Par mesure d'économie, j'avais tenté de dormir sur les bancs des parcs ou dans la Jeep durant le long voyage. Mais rien, absolument rien n'allait ombrager ma belle mine — ni même cette étroite pièce où tout luxe était fané depuis longtemps.

J'essayai, autant que possible, d'ignorer les murs sales où, à chaque pouce, des coquins avaient imprimé des mots vulgaires et de ne pas renifler la senteur de poulailler de l'endroit. Je me fis une petite toilette, m'appliquai quelques gouttes de cologne, puis je décidai d'aller faire un tour avant de me mettre dans ce matelas aux tâches suspectes.

Je marchai d'un pas allègre, tournant la tête dans toutes les directions, admirant le beau et le propre, et me méfiant du laid et du sale. Je sifflais. Je faillis trébucher sur une pile de zonards ronflant près d'une poubelle qu'ils avaient sans doute éventée plus tôt. Les ayant vus ainsi, je commençais à m'attrister. Finirais-je là? Je me revigorai en m'offrant des encouragements tels que «Allons mon vieux, ça s'arrangera!  Ça y est!»  Mais mon effroi continua pendant les quelques secondes que je pensai aux deux gosses de mon premier mariage à une bitch dans le sud. Puisque cette réminiscence incluait la rosse, je sentis mélancolie et mécontentement me monter au coeur. J'abandonnai presqu'aussitôt ces douloureuses rêveries. Je me promis de les faire revivre plus tard.

J'entrai, prêt à faire la fête, dans une petite boîte de nuit mal éclairée. La clientèle avait l'air paisible. "L'effet comateux de la drogue, me dis-je."  Assis sur des tabourets tremblants, des hommes et des femmes se racontaient des tripotages politiques. Le scandale du magistrat-général Canon et de sa secrétaire, une jolie blonde, dominait les trivialités. D'autres rêvaient à haute voix de la cuisine publique où ils prendraient la soupe le lendemain. Ce tableau triste se dévoilait à moi derrière la brume suffocante que produisaient les mégots brûlant un peu partout.

Je m'avançai vers le comptoir derrière lequel un homme ventru à la mine renfrognée essuyait des verres. Je commandai une limonade qu'il poussa vers moi en grognant: —75 centimes. Je payai et allai m'asseoir sur un banc de bois près d'un vieillard à l'air harassé et tremblant sous le poids de l'âge, de l'incertitude et du pénible désespoir. Je me demandai quelle était son histoire avant d'aboutir dans cet état.

Je décidai que ça aurait été méchant de le lui demander. Une vieille grognasse mal peignée et vêtue de guenilles essaya de danser, mais tomba sans connaissance dans les bras musclés d'un homme au crâne chauve portant une veste de cuir noir décorée d'étranges motifs représentant soit des astres soit des symboles sataniques. Un autre type, long et osseux de visage, accoudé au comptoir, se mit à chevroter un refrain mélancolique.

Je remarquai une curieuse silhouette féminine dans un coin sombre. L'envie de l'accoster me passa par la tête, mais je m'en débarrassai comme je l'avais fait du souvenir de mes gosses plus tôt.

Ce lieu me donnait, malgré moi, la chair de poule. Je prévoyais des situations scabreuses dont je ne voulais à aucun prix. J'étais en ville pour entamer une nouvelle existence. L'ancienne était dépourvue d'apothéose. J'en avais assez de ces expressions résignées et sépulcrales. Profiter du refuge qu'offre l'alcool pour oublier son désespoir n'a jamais été pour moi un moyen d'enterrer mes problèmes. Ce produit n'offre qu'une issue éphémère ou illusoire. On se réveille toujours de la léthargie qu'offre la
drogue, un peu plus enseveli sous la masse froide du cauchemar réel.

Cette tripotée de dégonflés, réunie dans cette pouillerie était tout-à-fait noyée dans le gouffre de sa malchance. Ces gens, confortables dans leurs haillons, ne se battaient plus. Ils avaient irrémédiablement déposé l'arme aux pieds lépreux de la misère. Leur rêve de lucre consistait à tenter leur chance dans les salons de jeux de Las Vegas, ou à trouver, dans un tour de chance, une valise bourrée de fric qu'un homme d'affaires aurait perdue. Ils dépendaientt désespérément aux prières et à une perpétuelle et parasitaire attente de miracles divins.

Moi, j'allais livrer bataille. Je gagnerais. Je serais quelqu'un. J'en étais déterminé. J'avalai d'un trait ce qu'il restait du contenu de mon verre, me levai et sortis de la boîte à l'odeur d'alcool, de nicotine et d'aisselles. La délirante palinodie du type à la voix chevrotante me suivit jusqu'à ce que je fermai derrière moi la porte aux grincements prolongés.

Dehors, une lune pleine et nomade illuminait le vaste ciel fourmillé d'étoiles, donnant une allure calme à la ville fraîche et embaumée du parfum du nouveau printemps. Je me promenai sans but précis, savourant le jeu de lumière et d'ombres qu'offraient les gratte-ciel.

Une jeune femme de grande beauté, mais maquillée exagérément, était debout à une intersection. Son nez fleurait l'air et sa mini jupe de dentelles était retroussée provocamment. Elle essaya de me vamper en poussant en avant son ample poitrine, exposant deux beaux seins sous une étoffe fine qui les abritait impudemment. —Wanna date, me demanda-t-elle, en faisant clignoter les yeux. Je refusai. Je ne sentais aucun désir de l'inviter à l'auberge. Ce n'était pas ainsi que j'allais commencer ma nouvelle vie. Je comptais tomber amoureux d'une femme de bonnes moeurs. Je ne rêvais pas qu'elle ait du fric, mais du moins qu'elle soit d'honnête profession. J'en ferai ma femme si je la rencontre, cogitai-je, un sourire d'espérance m'illuminant les lèvres. Quelques pas après avoir passé la ribaude, je tournai la tête curieusement pour voir son visage déçu.

Je rentrai à l'auberge un peu tard. Une fois dans ma chambre, je m'allongeai pour un bon moment, inventant des plans pour trouver du travail. Il me fallait une bonne adresse aussi. Je me mettrai à la chasse dès demain, me dis-je, sombrant dans un profond sommeil.

(JUIN 85)

(De Montreux, un vrai ami, est Haïtien d'origine, et de nationalité américaine. Il réside maintenant à Salt Lake City, dans l'état de Utah où il a refait sa vie. Il s'est remarié et pratique la profession d'avocat).