La saison des graffiti
Par Bel-Ami Jean-Baptiste de Montreux
début octobre 1994
New York étalait
ses graffiti phosphorescents
de gratte-ciel à brownstone
dans New York qui pétillait
tournait et craquait
en aveugle je fouillais
de brownstone à brownstone
de graffiti à graffiti
la Dame de la liberté
brandissait sa torche
sur la métropole vénale
New York surnuméraire
boulimie d'acier et de béton
et je tâtais l'asphalte...
à gauche Central Park dechevelu
devant plus en avant
Manhattan aux skyscrapers dodelinant
sur les tunnels submergés
et sur les subways vomissant des
chapelets de wagons hurlants
mon âme nomade
débobinait le fil du passé
Bainet d'autrefois
stade d'antiques épopées
d'amours inédites
trempé de parfums éclectiques
tableaux aux hameaux naïfs
hectares de tabac sensuel
dais de palmistes loquaces
Bainet nid d'amour
baisers enflammés
promesses d'été 70
vestiges dans le sable du temps
là-bas où elle s'exprima
en doux soupirs et amours
Joe-le-taxi militant
Joe en robe africaine à la barre
on a parlé du coup d'état
on a calomnié Cédras-le-tyran
Harlem-New York-jumeaux
Harlem-Queens-Bronx-entremêlés
Linden Boulevard coulant sans passion
de graffiti à feux rouges brûlés
le vent emportait
sur le macadam en deuil
deux feuilles patriotiques épuisées
du journal Haïti en Marche
sur les murs d'art itératif
entre Harlem Brooklyn et Queens
loin des caraïbes aux secrets fanés
la brune fille de mai
aurait donc passé
de fille à femme
à épouse à mère
Le soleil de Bainet
est resté moisi et accroché
au milieu du ciel de mai
le tain impotent
de nos yeux écran-miroir
n'a pu rallumer
l'amour mort-né
les baisers d'adolescence sont tombés
de ses lèvres rouges-de-plaie
son rire aplasique
avait longtemps incendié
les souvenirs circa 1970
c'était la saison des graffiti
New York et ses vibrantes expositions spontanées
d'arts de motifs croisés
début octobre pouffant
l'air vicié de pétrole brûlé
piste d'orchestre endiablé
diapason de klaxon d'automobiles
de marchés cacophoniques
et du tapage de ferrailles
de trains souterrains
les yeux fatigués
de la brune fille de mai
auraient tout oublié
des langoureux hiers
donc,
mes espoirs s'effilochant
aux cours des lourdes secondes
le dos courbé sous la déception
j'ai repris
le filin des rues bombées de Queens
comme j'étais venu
comme ça
cet octobre-là
désespéré
je n'ai récolté de son coeur
que des graffiti en fane

