La Chanson de Bel-Ami d'Estaing de Montreux
À ma mère, Vierge Jean de Montreux
... Resurrectionem mortuorum exspecto
Eternel Dieu!
transportez mon âme
courbatue de nostalgies
à travers la brume
et les nuées du temps
mon âme
mon coeur
mon être
dans un remous sidéral
faites que je navigue
sur l'onde séraphique
jusqu'à mon Île éclatante de verdure
où je fus un beau gosse noir
heureux et naïf
que je songe du ciel
s'ouvrant éternellement
tel un voile bleu-indigo
à l'horizon au mauve neutre
je veux revoir
manguiers opulents
cocotiers et goyaviers savoureux
orangers mellifères accueillant
les bourdonnements d'abeilles
mers de canne à sucre
aux tiges de nuées rubigineuses
océans de riz se trémoussant
sous la caresse des vents embaumés
ce soir
je veux rêver
de prés aquifères
ces prés ébouriffés de fleurs vives
de fleurs entrebâillées
de fleurs fanées
à l'haleine humide
à l'haleine piquante
à l'haleine d'odeurs entrelacées
je veux humer l'émanation
des hectares de café
et m'enivrer
de l'arôme arrogant
du tabac au crépuscule
bénissez-moi Seigneur
de l'enivrement des grandioses illusions
des fantasmes qu'a connus
le môme noir des avant-hiers
j'aimerais entendre la lallation
de gamins noirs
insouciants du lendemain noir
que je chante encore
les paroles d'or des enfances naïves
kachkach Lubin
sere Lubin
Lubin gwo tèt
sere Lubin
je veux jouer
avec les camarades d'antan
Mario Dumersil
Grand-Ami défunt
salut!
Soeurs Raymonde
Cocotte
c'est affreux
à ce que vous me manquez
emmenez-moi Seigneur
dans les entrailles
de Lakou Bayawon
j'irais
la faim me piquant les tripes
chez ma belle Tante Claire-Ocane
qui pour sûr
aurait déjà préparé la cochonnaille
et mis les légumes
le tafia et le kremas
la kasav et le rapadou
sur les nattes brodées
du honfò de Trace
rassasié après ce manjemarasa
je me livrerais
à tue-tête
entre des gorgées de kleren amer
à ces fiévreux polémiques
polémiques sans trêve
sur tout et sur rien
oui
entre Toi-même et moi-même
Joseph Baptiste
toi aux églogues hâbleuses
à faire trembler Pòtoprens
jusqu'à la moelle des catacombes
Ô Joe
Cousin-Frère
je t'embrasse fort
des deux bras
de mon coeur
de mon amour
j'aimerais tant
redescendre au tréfonds
des pieuses heures de l'enfance
pour violer le velours des plages tièdes
où j'ai construit des châteaux de sable
plonger dans l'immense coupe de l'océan
dont les lames tapageuses
aux crêtes aurifères
au réveil de la marée
ont assailli les maigres remparts
que j'ai édifiés
sur les échancrures éburnées
et ensuite
grimper
les pylônes élancées
des cocotiers gigantesques
aux tresses aux harpes lisses
s'élargissant en jets de flammes vertes
tes cocotiers aux ombres-peintres
s'entremêlant sur la grève infinie
je veux revoir
sur la toile bise du ciel
à l'ébauche du jour
la scène grandiose du mouchoir des barques
tendant leurs pièges
à l'ombre majestueuse de la Gonâve
Ô j'exulterais en madrigaux idylliques
la pédante géométrie
des mouettes gourmandes
et des cormorans
survolant les vaisseaux
à la tirée de la roie
au bout de la konbit maritime
que de belles dorades s'y emprisonnèrent
faites que je revoie
un coucher-de-mon-soleil
ces couchers insulaires
à l'aquarelle libre
ont tant enchanté l'enfant que je fus jadis
ces couleurs s'attardant
sur le fond bleu-rose
des crépuscules avancés
combien me manquent
les nuits diaprées
de luisantes constellations
ces nuits emmiellées
quand les nymphes créoles
les manbo lascives aux wanga capiteux
séduisent l'âme poétique
des enfants troubadours
ressuscitez,
Maître tout-puissant
mes fiançailles d'adolescence
accompagné de mon kòra
aux benoîtes demoiselles
je chanterais des oraisons spontanés
faites que j'embrasse encore
les lèvres sapides
les lèvres enflées
de jeunes diva-négresses
frissonnant de désirs
dans les lueurs intoxicantes
des lunes créoles
que je goûte leurs caresses précoces
sous le toit ténébreux
des ravines au lit d'herbes flétries
gorgées de la fraîche soie
des premières rosées nocturnes
j'effleurerais longtemps
leurs lèvres brunes
polies de copal aromatique
Je presserais contre mes muscles
mouillés de désirs
leur sein couleur-du-soir
leur sein gaïac enflammé
aux pistils sucrés
que ne danserais-je fort
le banda fou
le mayi lent
sur la luxure de l'ébène trempé
de leur hanche en râle
leur hanche mélodieux cuir
des kata de Bainet
au rythme hallucinant
des guede et des bosou enroués
faites
Ô Seigneur
que je peigne les simagrées
de Aïssata ma dulcinée
aux élans sorciers
sur le secret des ardoises de la forêt
Ô Aïssata entichante marabou giroflée
sosie d'Erzulie aux yeux-soleil
la pulpe de sa lèvre au goût de kachiman
Aïssata à la chair lustre d'acajou à la découverte
Aïssata râlant et se pâmant dans la concupiscence
Aïssata en vertige dans l'effluve encensé
de mes veines saillantes
en ce soir endolori
ce soir de gémonies
où d'effroyables zenglendo essaimés
grugent mon âme vaincue
pour un rêve du pays
j'enterrerais provisoirement
ma sagaie révolutionnaire
j'ôterais le vulgaire polluant mes pensées
je prendrais la relève du rhapsode
pour pouvoir m'aventurer
dans les arcanes du rêve
et revoir et le Ciel et la Terre
je m'évertuerais à vous plaire
Seigneur
je boirais volontiers le lait de l'aloès
je me noierais dans l'encens voluptueux
des vêpres au Carême
je porterais des amulettes saintes
je ne parlerais que le patenôtre
ce soir
lissé de chrême
ma colère enchâssée
dans le temple de mes entrailles
Je prends l'exeat
je pars pour apaiser
les lwa
les salamandres en mutinerie
que je dénonce l'anathème
de mes frères caïniques
après
que je chante les heures
que des paroles de contrition
des psaumes pieux
des paraboles évangiles
jaillissent de mon âme
de mes lèvres pacificatrices
que le troupeau bifurqué
enterre la sagaie fratricide
et à jamais qu'il s'engage
à l'édification de la Nation
mais . . . hélas
mes frères ont daigné m'entendre
ils se sont plutôt moqué de moi
ils ont ri de ma supplication
et de ma sincérité
ainsi
ils ont refusé de confesser leur dette
ils se sont proclamés dieux-opprésseurs
ils ont commandé à leurs armées
de labourer dans l'iniquité et la terreur
donc, je ne m'en vais point les plaindre
ni leur atrocité
ni leur damnation
que la paix en soit bannie
car...
...Aswè a m-pap dòmi
se mwen menm ki towo
je prends le serment du Bois-Caïman
je bois du sang pétillant du cochon sacré
et de ma gorge montent la clameur des communiés:
merde à l'imbécile Haut-Etat-Major superfétatoire
merde à leurs discours captieux qui défient la grammaire et la diction
merde à leurs épaulettes d'étoiles fanées qu'ils s'attribuent à loisir
merde à leurs cordons de cruautés
asphyxiant les cités
merde à la Garde d'Haïti prostituée corrompue
merde à leurs fanions de dentelles honteuses
merde à leurs casernes où hèle l'âme
des Roger Th. Aubour
des Constant Baptiste
des Marie-Therèse Féval
et de tant d'autres innocents sacrifiés
invincible
que j'erre tard
après les complies aléatoires
parmi les lougawou
avec les bannsanpwèl
dans les rues sales
à la vase stagnante
à l'arôme pisseux
de la Croix-des-Bossales
de la Rue-Neuf
dans les quartiers mal famés
je suis l’anti-Duvalier
l’indomptable kamoken
que j'ose même
au risque d'être fusillé
batifoler à midi
sur le macadam dangereux
des quartiers luxueux
du Champ-de-Mars-Sodome
où les épouvantables tontonmakout
leurs fiyètlalo
la bande à Michel François
ces lwijanboje
enculent le Patrimoine
Je suis guerrier farouche
dans la croisade vengeresse
que j'exhume ma sagaie révolutionnaire
et puis
dans un essor vertigineux
que je bondisse à l'assaut
des cabotins politiques des ninja
des zenglendo-mercénaires à une piastre
des neo-Duvaliéristes
des faux-dieux ligués
pour saborder la Patrie
je les chasserai jusqu'aux confins du vèvè
pour leur bailler la morgue
N’est-ce pas moi qui ai tracé les angles?
d'avec le pal de ma lance
je leur arracherai le nombril sacrilège de l'Alma Mater
toi! Raoul Cédras
qui raffoles des cadavres
vicaire des ténèbres
en pâmoison dans l'holocauste
je viens bâillonner ta flûte infâme
forée dans le tibia gauche d'Antoine Izméry
Djab Raoul!
mauduit fils des nourices de minuit
J'entends battre ton pouls de lâche
je viens pousser la hargne
de mon âcre souffle
dans ta face d'aspic
je viens t'enfoirer la mâchoire amère
te maudire d'avec ma main puantant
la revanche de Maître Guy Malary
du Père Jean-Marie Vincent
du poète Guy F. Laraque
avant que tu parachèves
la destruction du badji ancestral
je viens t'en déraciner les ventouses
je ne peux plus endiguer
le fiel et les miasmes de rancoeur
je laisse se filtrer de mes poings
les effluves des charniers que tu as empilés
cours pitoyable vèditè
car le towo ne dort point
en ce soir navré d'étoiles noires
et de lunes marasa
il vient plutôt et pourtant te coincer
contre les cornes de l'enfer que tu as déchaîné
et la gueule des martyrs de Cité-Soleil
tomber les fûts
du sérail des militaires
de leurs aruspices
que s'effronde le centre névralgique
du réseau des sbires de Duvalier
des zenglendo du lougawou Emmanuel Toto Constant
ouvrir larges les vannes des bidonvilles
brûler les portails
au Portail-Saint-Joseph
au Portail-Léogane
à Carrefour Feuille fripé
fondre les grilles du Fort Dimanche
décadenasser le Camp d'Application
enlever les verrous du Champ-de-Mars
car j’arrive
j'ai affranchi nos braceros
de la tyrannie des bateys
de San Pedro de Macoris
de Barahoma
de Santiago
des recoins de Saint Domingue
j'ai libéré nos sans papiers de la bigoterie
en France Martinique Saint-Martin
Guadeloupe Guyane et ailleurs
j'ai libéré les zombi millénaires
j'ai recensé le peuple éparpillé
le peuple alangui
j'ai guidé la multitude
à travers les Amériques racistes
l'Europe pareille
j'ai tendu la main forte
et j'en ai dressé l'égide
oui
c'est Moi
l’Ounjenikon
Fils de Vierge et de Souman
du district de Soupotay
je ramène ma tribu
de l'exil à Sion
je suis le noble preux
petit-fils du fils du petit-fils
de Toussaint L’ouverture
arrière-parent de Jean Jacques Dessalines
c'est mon sang qui coula à Vertières
et mes tripes qui s'étalèrent
sur les perrons du Fort Dimanche
c'est mon labeur et mon ombre
qui firent prendre la fuite
à Duvalier l'acharné
Ô Moi
mâle fils de la mer et du vent
aveugle héritier de la véhémence
de leur intarissable inceste
je me lèverai tumultueux
pour lâcher les cataractes
Moi
volcan-déluge
filleuil de Ague et de Ayida
je ravagerai Sodome et Gomorrhe
les faux dieux surnuméraires
les généraux païens
les incirconcis
les immolateurs
leurs oblations ethniques
Moi
exorable
j'enguirlanderai Sion de vrilles d'eaux
de fards
de vignes
de bougies
j'embaumerai Sion
de basilic
de jacinthes
d’encens et d'assorossi brûlé
Ô Terre
Sainte Terre
Terre ma chair
berce jalouse dans tes limons
les restes de mes frères mes soeurs
tombés au seuil de la délivrance
Ô Terre de flamme
Terre éhontée
je te voudrais libérée
de la peste du chancre
du viol de la lésine
de l'ornière coloniale
du carcan impérial
je laverais les pieds calleux
de tes libérateurs
je lécherais fort et longtemps
le pus de leurs blessures,
ô Terre
dans le Jurassique du Massif du Nord
au Bonnet-à-l'Evêque
au plus haut du grand mat de la Citadelle-vigie
près de Dieu
à la face des lwa
parmi les aïeux valeureux
en sentinelle deux fois séculaires
je dirai mon confiteor
tout en égrenant des larmes amères
des larmes joyeuses
et ma pluie féconde ira s'écarteler
jusqu'aux dixièmes régions de l'Exil
que j'assiste au djam bruyant
du ogan répercutant
de l’ason mystérieux
du lanbi cor assourdissant
du banbou cor viril
du tam-tam sauvage
résonnant la foudre
déchirant la nuit noire
j'entrerais saoulé dans le djouba en transe
je deviendrais Azaka Mede
quand les claquements élégiaques
l'enrouement entremêlé de l'Asòtò
des boula
des kata
portes-parole des lwa
hèlent ô hèlent les mystes
les gangan les ounsi
leurs bòkò leurs dosou leurs bosou
jusqu'à l'aube semée d'étoiles et de mystères
quand les mains épaisses à stigmates
les mains fatiguées
les mains d'esthètes
les mains noires
les mains musiciennes de nègres musiciens
se lassent et s'assoupissent
dans la légère froidure
des augustes aubes de novembre
que je tremble
dans un épileptique gouyad
aux sérénades du carnaval
déguisé en chaloska
puis en lamayot
je m'abandonnerais au diapason
des rara immortels
Yoyo
Titato
Diabolo
ay! gouyad
que je fasse du gagann
contre de gros nègres
plus gros que moi
à la face nuancée d'ombres
plus ténébreuses
que ma face nuancée d'ombres
que je ne tombe surtout
mwen se nèg danble
m se nèg bosal wi
que je plie comme le bambou
sous l'assaut funeste
des cyclones tropicaux
weeeee!
que je gagne le gagann!
que je joue un match de football encore
au grand Stade Sylvio Cator
qu'aux deux dernières secondes
de la deuxième mi-temps
je reçoive la balle
des pieds de Tom Pouce
de Ti Manno
ou d'Obas
en éclair
que je dribble l'arrière central tant étoilé
que je batte Francillion le gardien-de-but
réputé imbattable
que je marque
d'un coup de pied meurtrier
le but gagnant
et que je flotte
sur l'épaule reconnaissante
de la foule délirante
faites que je gambade
dans les prés vastes
que jamais jadis
jamais demain
aucune neige n'a souillés
aucune neige ne souillera
la Terre chaude
la Terre noire
que j'y coure encore
après Spartacus
mon chien longtemps mort
Oui!
c'est demain
que je m'en vais traverser
l'Artibonite millénaire
à son gué à Mirebalais
donnons-nous rendez-vous là
ô Grand Jacques Roumain
à votre droite sera Paul Laraque
vous le Père éphémère
lui l'Agneau-militant
les eaux l'esprit
les apôtres-poëtes
seront là aussi
Saint-John Kauss/Josaphat Robert Large/Lochart Noël
Jean Métellus/Jan Mapou/Christophe Charles
Roland Morisseau/Raymond Philoctète/Frankétienne
Jose Deluy/Marlène Apollon/René Bélance
et tant d'autres
ô pèlerins ô chroniqueurs
de nos malédictions
de nos souffrances
de nos résistances
et de l'Epiphanie
dans vos plus blanches robes de messe
à l'apogée de la victoire
quand au sein de l'onde des albâtres
je planterai enfin à jamais
ma sagaie révolutionnaire
Domine Deus
commandez aux séraphins des rêves
de m'amener
au charivari de leur orchestre
au pays où j'ai grandi
je veux toucher chaque herbe
m'aveugler à l'éclat de chaque pierre
je veux revoir chaque tableau
comme je l'ai laissé
je veux retracer les empreintes
qu'ont laissées mes bottes
dans la dernière fange
de la dernière pluie
avant l'Exil
je veux redevenir le moi que je ne suis plus
que je pense au pays
où ma Mère
par un jour de mai ... comme ça
rendit l'âme
où la modeste tombe de ma Mère est perdue
parmi les tombes oubliées
dans le cimetière pillé et délabré
que je revoie la forge
où les mains de mes Pères ont saigné
où ils ont sué la sueur chaude
la sueur amère
de leur front phosphorescent
que je me saoule
dans les affres
les horreurs
le nirvana
de la nostalgie
Seigneur
ce soir
...que j'étreigne l'immensité
dans toute son ampleur
que je m'aveugle dans l'éternelle clarté de la magie...
Salt Lake City, Utah March 1987
Marigot, Saint-Martin, Juin 1994
Salt Lake City, Utah May-Juin 1999

