Institute for Research in Social Science & Politics - Haiti

Research for Progress

Institute for Research in Social Sciences and Politics

Les élections du 7 février 2006: un hymne à la gloire populaire

(M.) Rose Nesmy St. Louis
rose@bicentenaire.com

Le Nouvelliste, 10 mars 2006

Après deux années de tribulations et de silence, on le croyait mort.

"Peuple, lève-toi et marche," a dit sa voix intérieure. Miracle: il est sorti du coma. Il s'est levé. Il a marché, sans trébuchement. Il s'est rendu courageusement aux urnes. Il a élu son président, carrément.

Bien qu'il fût invité, on était surpris de le voir, le "sale pauvre", au grand dîner démocratique. Pourtant, il s'est bien mis à table. Il n'a pas craché dans la soupe électorale de la très Haute cuisine. Il s'est régalé copieusement. Quelle élégance! Quelle finesse! Quel peuple!

Malgré son comportement exemplaire, le pays a connu un moment douloureux au milieu de la folie d'un Conseil Electoral Provisoire (CEP) tentant de défier l'histoire. Celle-ci avait clairement changé de cap avec l'effondrement de la dictature duvaliérienne, depuis vingt ans, jour pour jour, le 7 février 1986. La négation ou le mépris de l'histoire a toujours été politiquement mortifère. Mais les ânes-politiques n'apprennent pas. Il leur faut toujours un peuple-professeur, donneur de leçons.

Les autorités électorales n'ont rien compris de la lutte populaire. Le CEP lançait des chiffres provisoires avec une décroissance anormalement constante pour le candidat des pauvres, René Garcia Préval. Le peuple recevait les résultats partiels comme des coups de poing en plein visage. Après qu'il eut voté Lespwa, un Lavalas maquillé, son "parti-refuge" monté à la va-vite, il grinçait des dents dans la crainte du désespoir. Des pourcentages menaçants tombaient des lèvres du tout-puissant Directeur du CEP, Jacques Bernard, nommé par arrêté présidentiel en violation du statut d'institution indépendante du CEP. Puis, on a annoncé le dernier coup mortel: Préval, avec 48,76 % des voix pour un décompte de 90, 02 % des bulletins, serait condamné à aller au deuxième tour avec le deuxième candidat le "mieux placé", Leslie Manigat n'obtenant qu'une miette de 11,8 % des votes. Le CEP jonglait avec les statistiques. Le reste de 9, 98 % des bulletins semblait invérifiable. Le suspens montait. Les observateurs, perplexes, se sont donc mis à éplucher les rumeurs et les fantasmes d'un deuxième tour programmé. Les élections se sont vite transformées en un piège tendu aux masses, un véritable allume-feu dans une société déjà trop fragilisée par l'injustice et l'exclusion sociales. Des bidonvilles de Port-au-Prince à la diaspora, les haïtiens se sentaient profondément insultés.

Il a fallu cinq jours de manifestations populaires, la menace des indomptables pyromanes amoureux de pneus en flammes ou pèlebren, la scandaleuse découverte de bulletins en faveur de Préval brûlant à Titanyen, les difficiles négociations entre le gouvernement intérimaire, le CEP, les représentants de Lespwa, la Mission des Nations Unies en Haïti (MINUSTAH) et les grandes ambassades à Port-au-Prince pour faire accepter une simple et double vérité aux récalcitrants: les masses ne retourneront plus jamais dans le trou de la résignation; et elles veulent, une fois pour toutes, avoir le pouvoir de se créer une place digne dans la société haïtienne. On ne pouvait empêcher le verdict du compromis: "Préval l'emporte avec 51, 15 % des voix". Tel est le contexte électoral dans lequel le peuple a eu son président, dès le premier tour.

Pendant les démêlés, le gouvernement intérimaire avait mis en place une commission d'enquête pour l'examen des accusations de fraudes. Elle a un devoir de vérité dont l'histoire, la nation et la communauté internationale ont besoin. Elle devra faire la lumière sur le rôle individuel des membres du CEP et de la MINUSTAH dans le scandale. Qu'elle ne parte pas bouche cousue avec le gouvernement. Elle a un rapport supposé accablant à soumettre au peuple. L'Etat s'en servira pour mettre les comploteurs au pilori, et, mieux, se protéger contre eux, les rats et les chimères cravatés. L'enquête se poursuivra-t-elle à jamais? Saura-t-on quelles longues mains étaient cachées derrière ces urnes ballottées dans les détritus de Titanyen? Saura-t-on un jour les raisons du silence insolite des "démocrates" de la société civile et de la timidité de la plupart des médias haïtiens face à cette honte nationale?

Pour que le grand banditisme politique, social et économique cesse de régner dans le pays, le peuple doit aller au-delà des élections, et partir à la conquête de l'Etat de droit. Il ne suffit pas d'aller aux urnes pour déclarer Haïti démocratique. La démocratie est sévèrement allergique à la pauvreté endémique dont souffre le pays. Elle est un très long et difficile processus de transformation politique, sociale et économique d'un peuple. Elle nécessite des institutions fortes, au service du bien et du bien-être communs. Elle demande l'intégration politique, sociale et économique des citoyens dans la vie nationale. Intrinsèquement inclusive, elle fonctionne au nom de la majorité et protège les minorités. Néanmoins, nous vivons dans une société à genoux où des malfaiteurs revanchards de tout bord prennent tout un pays en otage, sans avoir de compte à rendre à l'Etat.

Comme c'était aussi la saison du mardi gras, la participation de certains candidats aux élections n'était qu'un masque cachant leur vrai visage, leur indifférence à la démocratie prêchée.

Les critiques et les analyses postélectorales dévoilent tout. Tandis que le peuple savoure sa victoire, les aigris parlent de son auto flagellation, de son amnésie, de son inconscience, voire de coup d'Etat électoral. Ils se comportent comme des parents se cassant la tête afin de comprendre le mauvais choix de leur enfant bien-aimé, le peuple. Leur "haute bienveillance" le protégerait de l'opium, du "Lavalas dévastateur". Certains sont allés plus loin, jusqu'à évoquer le joyeux retour d'un peuple-chien à un vieux vomissement-lavalas, un os-croc qui l'avait étranglé trois fois. Quelle maladresse! Ils oublient qu'ils répugnent aux masses, et que celles-ci n'avaient jamais rejeté Lavalas, leur porte-parole, leur conviction, leur miroir, leur compagnon de route, leur béquille politique: leur "pito nou lèd nou la". "Mieux vaut un Lavalas laid que mort," s'est dit le peuple. On ne décroche pas le pouvoir démocratiquement en faisant la politique livresque, virtuelle, clanique, de salon et de famille. On doit mener une politique de terrain en allant sincèrement vers les masses et en épousant leur noble cause. Nul n'est digne de respect, nul n'est honorable, nul n'est démocrate, nul n'est intègre qui foule aux pieds le choix du peuple avec une telle désinvolture.

En attendant la fin des débats, essayons de répondre à deux importantes questions liées aux élections:

1- Quelles sont les significations du bras de fer CEP-masses?

Nous avons beaucoup appris de la pédagogie des événements survenus en Haïti au cours des deux dernières années: le coup d'Etat international, l'exil forcé d'un dictateur populaire démocratiquement élu, l'inhabilité de l'opposition à prendre le pouvoir, le parachutage d'un Premier Ministre, made in USA, venu de la Floride, la frustration des masses et de la classe politique traditionnelle, l'insécurité absolue, la chasse aveugle aux sorcières politiques, l'avilissement des pauvres, la diabolisation des habitants des bidonvilles, l'opposition à toute idée d'organisation populaire, l'outrecuidance de la bourgeoisie, le développement de zones de non droit, la dégradation de la situation de pauvreté, etc. Malgré la présence des forces onusiennes et du gouvernement intérimaire dans le pays, le gouvernail de la barque nationale ne se trouvait ni au palais national ni à la Villa d'accueil. En vérité, le pouvoir était en vacances chez les pauvres. Ceux-ci n'attendaient que le retour de Lavalas. Les élections étaient le moment opportun pour eux de passer à l'action.

La saga électorale et le retour triomphal de Lavalas sur l'échiquier politique ont six remarquables significations.

(i) Le gouvernement intérimaire a piteusement échoué dans ses ultimes missions: l'établissement d'un climat de sécurité dans le pays, la prise de mesures d'urgence contre le pourrissement de la situation socioéconomique et l'organisation des élections libres et surtout honnêtes.

(ii) Désormais, s'il y a une route qui mène au pouvoir légitime en Haïti, elle passe par les bidonvilles et la paysannerie où vit la majorité des haïtiens contre laquelle les petits potentats de Port-au-Prince ont beau essayer de construire leur propre Haïti-Chérie. Finis les raccourcis! Finis les ponts jetés entre l'élite économique et le pouvoir! Finies les pentes glissantes de coups d'Etat militaires! Finis les tunnels passant aux ambassades et conduisant au pouvoir!

(iii) Le peuple Haïtien ne vote plus un candidat, mais l'espoir de sortir de la pauvreté et le rejet de l'humiliation. Il comprend que son pays est l'un des plus pauvres et injuste du monde. Il sait, voit et vit aussi l'inadmissible: 10 % de ses concitoyens, qui le considèrent déjà comme un simple accident démographique ou un mauvais surplus humain, possèdent 90 % des richesses nationales.

(iv) Le pouvoir politique est le boomerang d'un peuple haïtien en lutte, un cadeau empoisonné à tout candidat dont l'unique rêve est de se maintenir au pouvoir et de s'enrichir en faisant de la misère un instrument de propagande politique. En votant, le peuple a demandé des solutions concrètes à ses problèmes concrets qu'aucun démagogue ne pourra résoudre.

(v) Lavalas, en tant que coup de colère et mouvement populaire, n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais l'affaire d'un homme, si populaire qu'il soit. Il s'agit du profond désir de tout haïtien patriote et conscient. Personne n'a inventé la lutte populaire dans le pays. Ses origines remontent à un passé lointain nous apportant trop de mauvais souvenirs: le mépris du peuple, avec tout son être, toute sa croyance et toutes ses aspirations à la dignité. Toute tentative de personnalisation de ce mouvement historique est une trahison, un coup bas aux masses. Celles-ci, sans une organisation néo-lavalas patriotique, constructive, élargie, approfondie et structurée, n'ont pas d'avenir, et représentent un danger tant pour le pays que pour leur chef: une arme politique à double tranchant aux mains d'un mégalomane, pointée sur les ennemis fous d'un pouvoir fou, sans substance, sans vision nationale, sans projet réel de société.

(vi) Les élections ne sont pas un simple concours de popularité en Haïti. Elles sont des revendications populaires, une exposition de la lutte acharnée des masses pour le pouvoir et contre le statu quo, une déclaration de guerre civile sans armes entre une coalition d'insouciants et une vaste majorité de miséreux. Libres et honnêtes, elles seront toujours gagnées d'avance par les masses affamées, mobilisées, assoiffées de justice et avides de pouvoir.

2 - A quoi doit s'attendre le pouvoir après les élections?

Plusieurs menaces pèsent sur l'exercice du pouvoir. Les problèmes que le gouvernement rencontrera et les solutions qu'il faudra trouver sont incalculables. Pour une meilleure idée de la complexité, de la grandeur et de la profondeur de la crise, nous avançons cette équation à variables interdépendants: pauvreté + insécurité + défaillance de l'Etat + paternalisme = messianisme politique + anarchie + instabilité sociale + gangrène économique.

Parmi les énormes obstacles sur lesquels butera le régime, on peut citer:

Malheureusement, les grandes questions sociales ont toujours fait peur aux politiciens haïtiens. Une telle guerre contre la pauvreté s'annonce financièrement faramineuse, politiquement audacieuse et socialement partisane. Toute neutralité sociale n'est qu'une lâcheté du pouvoir. Il faut aller au secours de ceux qui périssent dans et avec la société, sans créer des boucs émissaires. Quand, selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 47 % de la population haïtienne vit sous le seuil de la pauvreté avec moins d'un dollar par jour, 65 % des enfants sont anémiques et 32 % d'entre eux ont un retard de développement physique et intellectuel, la lutte contre la pauvreté est une urgence. Notre pays est pauvre parce qu'il est pauvre en ressources humaines et peuplé d'haïtiens mal nourris, malades, illettrés, mal-logés, oppressés et déshumanisés. Par conséquent, nous savons bien ce que demain nous réserve si nous n'agissons pas maintenant: la plus grande catastrophe humanitaire depuis l'indépendance. Les enfants et les pauvres sont les yeux à travers lesquels nous regardons l'avenir d'Haïti

Les élections du 7 février, tout en étant une grande manifestation de la liberté politique des masses, ne valent que si Lavalas comprend et assume ses responsabilités devant l'histoire.

Ce grand jour de février, nous en parlerons à nos fils et petits fils, eux à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants qui en feront le récit à leurs fils et petits fils et ainsi de suite. Nous leur dirons combien nous étions fiers du peuple, de son réveil, de sa persévérance, de sa clairvoyance et de sa fidélité à ses rêves mille et une fois brisés par les dirigeants du pays. ô vent de changement, souffle, souffle, souffle sans cesse pour que nous puissions donner du fil au cerf-volant porteur de message. Les paysans par-delà les montagnes dénudées et les pauvres enclavés dans les bidonvilles attendent la bonne nouvelle: on ne peut plus continuer à construire Haïti contre vous; n'écoutez plus les promesses vides et les discours de vengeance, car ils sont des mensonges dangereux qui vous enivrent et vous empêchent de saisir la ruse du pouvoir et l'incapacité des dirigeants à résoudre vos problèmes; que la lutte continue; que votre joie et votre espoir ne se transforment plus en sanglots et déceptions; nous saluons respectueusement la victoire du 7 février 2006, la vôtre: un hymne à la gloire populaire.

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Haiti, Rising Flames from Burning Ashes: Haiti the Phoenix — By Hyppolite Pierre. $49.00, Paper, ISBN 0-7618-3369-2, University Press, 390pp, 2006
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