Vive le président ! Combien de mandats?
(M.) Rose Nesmy SAINT-LOUIS
Le Nouvelliste, 22 Mai 2006
Quelle lenteur avant l’arrivée de « La tortue » à destination ! Beaucoup de culbutes électorales avant le relèvement du pouvoir !
Le gouvernement intérimaire est parti. Souhaitons que ce soit un adieu. Le pays a connu huit transitions depuis l’effondrement du duvaliérisme en 1986. On dit que ce sont des transitions vers l’ordre constitutionnel. Quel ordre constitutionnel ? Celui du désordre de l’Etat ? Nos dirigeants, comme des somnambules, marchent dans leurs propres rêves. Ils ne voient pas la réalité. Ils n’ont les yeux que pour pleurer leur sort après l’exercice du pouvoir. Enfin, le jour tant attendu est arrivé : 14 mai 2006. Haïti a son président élu.
Mais combien de mandats ? Combien de mandats lui faudra-t-il pour qu’il lise et comprenne bien le message des masses urbaines et paysannes en détresse, l’inquiétude de la bourgeoisie, l’angoisse de la jeunesse et l’éclatement de la société ?
M. René Garcia Préval a prêté serment. Pour une deuxième fois, il est président de la République. Calme et pensif, il a prononcé une allocution, en créole, dénuée de promesses. Il a rompu avec la communication spécieuse, le propre de l’Haïtien démagogue. Bravo ! Il a bien jonglé avec le départ de Gabriel Valdes, le représentant de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH), en martelant le fait accompli : « Valdes, manda w fini » (Valdes, votre mandat a pris fin). Aussi aurait-il aimé voir une mission onusienne plus macérée dans le développement: « traktè ak bouldozè olye de cha » des tracteurs et des bulldozers à la place des chars de combat, » a-t-il déclaré. Par-dessus tout, avec un aplomb surprenant, il a accentué la paix sociale. L’auditoire s’en est réjoui. Nous avons senti la volonté discernée à travers la simplicité du verbe. Mais l’orateur, à trop vouloir être simple, a effleuré le simplisme. Désormais, Préval est à la barre. Que la paix promise prévale.
Pour mieux apprécier le retour triomphal de l’homme, il faut comprendre ce phénomène: Préval I, premier ministre, avait été immolé sur l’autel d’un coup d’Etat ; Préval II, ressuscité et devenu président, est le moins mauvais chef d’Etat durant les deux dernières décennies gaspillées; Préval III, métamorphosé en porteur d’espoir, est redevenu président avec sa virginité politique intacte. Nulle part ailleurs ! Telle est l’unicité de la politique haïtienne.
Les laudateurs de l’Espoir, son mouvement politique, sont fiers de l’apothéose de leur dirigeant. Les adeptes se mobilisent. Le président semble déterminé à réussir son troisième coup d’essai. Le travail s’annonce ardu. La nation est davantage rabaissée, blessée, divisée et déboussolée. Personne ne sait où va le pays, avec ses millions de chômeurs, d’enfants non scolarisés et astreints au travail, de paysans minables, de femmes-poteaux de la société négligées et de jeunes traîne-misère. Le pouvoir fait voile avec eux vers l’inconnu. Il naviguera en pleines tempêtes sociales et économiques. Les pauvres, ayant tout misé sur le régime, s’attendent à de mesures profondes et rapides. Le gouvernement, financièrement impotent, aura beaucoup de difficultés à réparer deux siècles de ravages nationaux.
Cependant, on ne saurait exonérer personne de ses responsabilités sous prétexte de la pauvreté de l’Etat. Se plaindre sans rien faire serait une veulerie, une ignominie, une traîtrise. Etre à la tête du pays n’est ni une obligation ni une vocation. La bonne jouissance du pouvoir n’est pas la fatuité d’un chef, mais son engagement inconditionnel dans le combat contre le fatalisme national. Ti-René, comme on l’appelle intimement, doit être politiquement stoïque. Il lui faut du cran, de la lucidité et de la conviction s’il se veut capable de mettre les masses abêties sur la voie de l’intégration socio-économique.
Combien de mandats ? Combien de mandats l’électorat devra-il donner au chef de l’Espoir pour qu’il comprenne qu’on ne joue pas avec l’espoir et la patience d’un peuple famélique et énervé?
Le peuple a donné une deuxième chance à son affidé en se rendant aux urnes le 7 février 2006. René Préval avait dirigé le pays dans la plus grande hésitation. Il avait, dit-on, les bâtons de son frère jumeau politique, Jean Bertrand Aristide, dans les roues de son administration. Bénéficiaire de la misère des masses et de leur colère contre les mauvaises élites du pays, Aristide avait mis le feu dans les esprits, et semé la terreur dans la société. Aujourd’hui, il est en exil forcé dans une Afrique du Sud pacifiée par le plus grand réconciliateur de l’histoire de la lutte des classes, des races et des ethnies, le monumental Nelson Mandela. N’évitons pas la question : pourquoi Aristide a-t-il eu la bénédiction du prophète de la paix? Regardons l’image de la société haïtienne, les conditions dans lesquelles vit la majorité des Haïtiens, et nous comprendrons la position de Mandela. Oui, Aristide parie sur l’apartheid haïtien, le capital sociopolitique qu’il croit avoir laissé dans le pays. Le fond du problème n’est ni Aristide ni Lavalas. Comprenne qui voudra : les masses, malgré leur déception, seront toujours prêtes à renouveler leur chance d’être écoutées, comprises et accompagnées par le pouvoir.
Il faut considérer tous les énormes enjeux sociaux pour une interprétation juste du phénomène prévalien. Préval doit son deuxième passage à la présidence à la ségrégation socioéconomique établie dans le pays, aux lavalassiens nostalgiques, aux néolavalassiens, aux militants progressistes et aux conséquences des exécrations dont Aristide avait été victime à cause de sa mauvaise politique. C’est donc l’exile et le péché mortel d’Aristide qui lui ont rouvert la porte du paradis du pouvoir. Ainsi, pour ne pas rejoindre son frère dans l’humiliation, il doit se préoccuper d’un quintuple devoir : l’organisation constructive des masses impatientes et dont les revendications sont légitimes, la réconciliation nationale dans le respect populaire, la sécurité, l’emploi et la bonne lutte contre la pauvreté.
L’expérience des OPs miliciennes d’Aristide nous a laissé un arrière-goût insupportable. Il faut à tout jamais barrer la route à ces épouvantails du populisme. Mais à ceux qui se dressent contre l’idée même d’organiser les millions d’affamés et d’oppressés sociaux prêts à tout, une mise en garde : si le tremblement de terre social se reproduit, il engloutira toute possibilité de réconciliation, la fragile démocratie naissante et la frêle souveraineté nationale. La rentabilisation sociale, économique et politique des organisations populaires est la meilleure solution. Elles peuvent avoir un rôle important à jouer dans le repeuplement des forêts du pays dont 97 % ont disparu. Elles sont aptes à participer au redressement de l’agriculture représentant 30 % de la production nationale et 66 % de la population active. Elles doivent prêter main-forte à l’instauration de la démocratie participative dans le pays dont le taux d’analphabétisme frôle les 50 %. Quand on rejette les masses comme membres à part entière de la famille nationale, on démembre la société. Elles doivent en faire fièrement partie ou partir à la révolte.
Combien de mandats ? Combien de mandats aura-t-il besoin pour ne pas confondre la vraie réconciliation nationale avec le règlement d’un conflit électoral, l’escroquerie habituelle du pouvoir, la malice traditionnelle de la bourgeoisie ou, impudemment, l’entente-complot entre les deux au grand mépris des intérêts du peuple?
Que notre président se doive de tenir compte d’une incontournable réalité : le gouvernement, sans l’appui des masses, a toujours peur de la bourgeoisie autant que celle-ci a peur du gouvernement supporté par les masses. Celles-ci constituent le centre de gravité du pouvoir, le dénominateur commun de toute cohésion nationale. La paix sociale ne se réalisera que lorsque la phobie entre la bourgeoisie et le pouvoir aura disparu. Toute réconciliation ne vaut que si elle répond à l’aspiration des déshérités au respect et à la dignité.
L’entente nationale qu’attend Haïti n’est possible qu’avec le règne de la justice. Le gouvernement ne doit jamais avoir peur de reconnaître qu’il dirige un pays détenant le record mondial de l’inégalité : 1 % de sa population possède 50 % de ses richesses tandis que 80 % de ses citoyens vivent en-dessous du seuil de la pauvreté. Encore pire, les chiffres, bien qu’affolants, n’étalent pas la maigreur effrayante de la production nationale : 3,7 milliards de dollars pour une population de 8,1 millions d’habitants, soit une production inférieure aux dépenses consenties par les Français (4,6 milliards de dollars) pour leurs 8,0 millions de chiens. Le taux de chômage dépasse les 60 %. L’inflation ou lavi chè (15,2 %) demeure rampante. Les investissements se font de plus en rares. Le coût total des importations ($1,5 milliards) quadruple celui des exportations ($390 millions). La réconciliation nationale prêchée souffre donc d’un double handicap : l’injustice et l’affaissement économique, lesquels sont en étroite relation. Haïti n’aura jamais une paix durable dans une telle absurdité.
La création de richesses ? On ne cesse pas d’en parler. C’est bien. Mais on oublie souvent l’a b c de la croissance économique dans les pays pauvres: la grande pauvreté est meurtrière pour l’économie et la société. Les hommes sont les véritables créateurs de richesses. Malades, analphabètes, mal-nourris et opprimés, ils entravent la paix, la liberté et le développement. Les tirer vers le haut, c’est créer plus de producteurs et de consommateurs en accélérant la croissance dans l’intérêt commun. Et qu’en est-il de l’énergie dont dépend aussi la croissance ? Le pays n’a pratiquement que la force musculaire de l’homme pour faire tourner l’économie. Alors que la spéculation continue d’amplifier la tendance à la hausse du prix mondial de pétrole, on n’envisage même pas une politique énergétique créative et intelligente pour soutenir une future croissance. L’insécurité et la loi du plus fort immobilisent la société. On ignore que l’augmentation de l’appétit des investisseurs, nécessaire à la création de richesses, n’est possible qu’avec le SEL : Sécurité, Energie, Loi.
Combien de mandats ? Combien de mandats voudrait-t-il accumuler avant d’accepter que la promotion du secteur privé n’est pas l’affaiblissement de l’Etat, et que le renforcement de celui-ci n’est pas la persécution du secteur des affaires ?
La présence d’un pouvoir désastreux dans l’économie incite nombre d’acteurs politiques, de décideurs et de penseurs à la frénésie contre l’Etat. Aujourd’hui, on a peur de son rôle dans la croissance économique et la création d’emploi. Mais gardons un instant à l’esprit la domination de notre chétive économie par l’Etat. Elle est le produit d’une sclérose socioéconomique remontant à l’origine de l’Etat nation haïtien. Nous l’avons déjà dit : Haïti, au lendemain de son indépendance, bien avant la propagation du marxisme à travers le monde, fut un pays communiste. L’Etat possédait presque tout : les terres, la mer, les rivières, les projets sociaux (…) et l’espérance du peuple. Celui-ci voyait en lui un amant, aimable et juste. Tout s’est vite mal passé. L’Etat s’est transformé en un nouveau colon, oppresseur, prédateur et porte-malheur. L’Etat-colon est encore plus féroce que l’Etat esclavagiste du temps de la colonisation, car la férocité est aujourd’hui fratricide. C’est cet Etat qu’il faut détruire. Tel Etat, tel gouvernement. Telle politique, telle économie.
L’Etat n’est pas une abstraction, une vaine superstition ou un totem, mais un pouvoir réel, conçu, mis en place, supporté, manipulé et dirigé par des hommes. L’Etat défaillant est le produit de la défaillance de ses dirigeants. Si nous voulons résoudre le problème de l’Etat, nous, les hommes et les femmes du pays, devons le réinventer, et lui donner une responsabilité dans nos efforts de développement. Ce nouvel Etat responsable serait, selon le grand Thomas Hobbes, le salus populi, la protection du peuple.
Nos dirigeants, s’ils veulent procéder à l’évaluation qualitative et quantitative de l’Etat, seront obligés de répondre à ces questions : (i) Quel Etat pour l’économie ? (ii) Comment y injecter l’Etat? (iii) Beaucoup d’Etat ou un peu d’Etat ? (iv) Pas d’Etat ? C’est le bon dosage, selon les secteurs, qui définira la politique capable de conduire le pays à la croissance à deux chiffres et durable dont il a besoin. La dégradation sociale sera insensible à une faible croissance, et rongera les résultats de toute mesurette économique. C’est pourquoi nous insistons sur des réformes sérieuses. On brandit souvent, à tort ou à raison, le drapeau de l’économie de marché. Qu’on sache aussi qu’il existe, contrairement à ce qu’on ânonne, des économies de marchés. Du Mali en passant par ce que les Chinois ont baptisé «communisme de marché», le Japon, la Suède, la France, la Grande-Bretagne, le Brésil jusqu’aux Etats-Unis, l’économie de marché n’est pas du tout la même partout. Elle est protéiforme.
Le mythe de l’existence d’un seul modèle d’économie de marché nous renvoie aux interminables et inévitables débats sur la privatisation. Même si l’on veut en faire une fin en soi, la privatisation n’est qu’un des moyens pour arriver à la croissance. Opaque, injuste et politiquement oligarchique, elle est contreproductive. L’Etat, des investisseurs nationaux et étrangers et les employés des entreprises ou institutions concernées doivent être invités aux « jeux des parts du lion ». Hélas ! Combien de concepts et de sentiers battus à démystifier et démythifier dans notre société? Telle est la raison pour laquelle nous saluons, respectueusement, l’Association Haïtienne des Economistes Haïtiens (AHE). Que sa vue plane sur le pays en ouvrant des débats, en créole, pouvant secouer tous les paysages idéologiques, de la droite la plus coriace à la gauche la plus dure. Quant à l’opposition, elle est les pieds de la démocratie. Mais elle est défavorable au progrès si elle ne s’organise pas autour de l’amour du pays !
Combien de mandats ? Combien de mandats désire-t-il pourqu’il devienne réaliste dans sa démarche politique et son travail gouvernemental?
L’heure n’est pas à la confrontation de l’Etat et du secteur privé, mais au mariage des deux. C’est une contrevérité dangereuse de faire croire au peuple que le secteur privé est le seul moteur de croissance et l’unique pourvoyeur d’emplois, ou que l’étatisation est une panacée sociale et économique. L’économie appliquée nous apprend autrement. Nous avançons ces arguments afin de dénoncer le dogmatisme économique:
Contrairement à ce que pensent les rabâcheurs, le développement de l’économie va de paire avec celui de l’Etat. C’est ce que nous dit l’histoire économique du monde. Les dépenses publiques, historiquement à la hausse, s’alignent sur la modernisation économique et sociale de tous les pays, postdéveloppés, développés et en développement. Pour les téméraires, voici l’évolution, en pourcentage du PIB, des dépenses de l’Etat aux Etats-Unis, porte drapeau du libéralisme : 9,21 % en 1930 ; 14,79 % en 1940 ; 20,18 % en 1950 ; 32 % pour la moyenne 1961-1973 ; 34 % pour la moyenne 1974-1980 (…) 20.8 % en 2005 ; et une prospective de 27% en 2040. Retenons une leçon : les dépenses publiques aident à mener l’économie à la maturité jusqu'à ce qu’elles soient stabilisées à un niveau socialement soutenable.
L’Etat est le premier garant de la sécurité et du cadre légal, sans lesquels, nous le répétons, l’investissement est impossible. Il ne s’agit pas simplement de la fonction régalienne de l’Etat, si farouchement défendue par les économistes ultra-libéraux, mais aussi de la création d’emplois publics, productifs et intrinsèques au fonctionnement et à la vocation sociale même du Léviathan. Notre secteur privé rachitique, la société et l’économie ont besoin de l’Etat pour se développer.
Les buts de l’investissement sont nécessairement le profit (pour l’investisseur), la création d’emploi et l’élargissement de l’assiette fiscale (pour l’Etat). Les trois, intimement liés, débouchent sur la croissance. Celle-ci est irréalisable sans la création et l’exploitation de ressources humaines et la mise en place des infrastructures. L’Etat s’est longtemps révélé créateur d’emplois dans les deux domaines au moment du démarrage économique de tout pays. Cependant, le besoin mutuel public-privé se fait de plus en plus sentir à cause de la faiblesse financière de l’Etat. Les investissements lourds, dont dépend la santé économique d’Haïti, ne peuvent arriver que par trois voies: (i) la dette nationale (avec sa bonne gestion), (ii) le capital privé (insuffisant sans l’arrivée du capital étranger/diaspora), et (iii) la maximalisation des recettes publiques (une politique et une stratégie fiscales bien avisées). L’Etat, n’est-il pas à la fois au cœur du problème et de la solution?
Le communisme a échoué. Le capitalisme brutalise. La guerre entre les tenants du keynesianisme et ceux du libéralisme monétariste se poursuit. Il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. L’approche de la demande, créatrice d’emplois, ne résout pas le problème de l’inflation. La poussée de l’offre, mangeuse de capitaux, logiquement dépendante de la demande, déflationniste dans les grandes économies, incapable de créer aussi rapidement des emplois comme l’approche de la demande, est difficilement réalisable en Haïti; Ce ne sont pas les belles théories qui manquent, mais les bons praticiens. Ces expériences sont riches d’enseignements : les investissements générateurs d’emplois et indispensables aux économies délabrées à très faible capacité de production - dont la nôtre - sont inévitablement inflationnistes et politiquement risqués (une inflation attendant la relance de la production); la récente et grave déflation dans un Japon avec une surcapacité de production et le peuple le plus économe des pays développés; le chômage élevé dans une France et une Allemagne keynésiennes et incapables d’appliquer le keynésianisme; le chômage et l’inquiétude ambiante aux Etats-Unis pendant l’administration d’un Ronald Reagan ultramonétariste et dont le prophète du monétarisme, Milton Friedman, fut le conseiller économique. Toute bonne mesure économique a des effets pervers et, par conséquent, nécessite l’attention soutenue et l’intervention de l’Etat.
La liberté économique et la démocratie constituent le meilleur moteur de croissance économique de l’histoire. Il revient à la société civile et au secteur des affaires de s’en occuper jalousement ; sinon, c’est la mort de la liberté et la naissance du totalitarisme. Toutefois, la vraie bataille pour la liberté économique doit être menée sur trois fronts : (i) les petites et moyennes entreprises (PME) représentant 85% du poids économique des huit plus grandes économies du monde (G8) ; (ii) l’encadrement sérieux des petits et moyens entrepreneurs entreprenants, les poumons des économies performantes du monde ; et (iii) l’introduction de l’esprit des affaires dans les écoles, le pivot de la diffusion du savoir-faire économique et commercial des sociétés développées. La promotion de la liberté économique est aussi celle de la création d’emploi. Pourtant, cette même liberté, sans le rôle régulateur de l’Etat, n’est qu’un libertinage économique. Nous pensons à la Somalie. Sans Etat, elle a, paradoxalement, l’économie la moins libre de la planète. Des bandits affairistes kidnappent la liberté dans ce pays à la dérive.
Combien de mandats ? Combien de mandats demandera-t-il pour sortir l’Etat de la peur ou de l’esclavage idéologique, avoir une vision nationale, et emmener la société au grand rendez-vous historique pour le démarrage du pays mainte fois manqué?
L’empoisonnement de la vie politique, la haine passionnée entre les Haïtiens et la paupérisation des familles poussent la société à gauche. La sensibilité gauchisante des masses est aussi la résultante des événements tragiques de l’histoire d’Haïti. Tout gouvernement tendant à renverser cette tendance idéologique fera, tôt ou tard, naufrage sur le récif populaire. Néanmoins, tout homme d’Etat visionnaire doit éviter d’être infecté par le virus de la flatterie tant des pauvres que de l’élite économique. Les deux ont les yeux rivés au court terme. D’ailleurs, la flatterie ne fait qu’engendrer la mégalomanie détruisant le sens de responsabilité du leader. Muni de grands projets nationaux, il doit voir le long terme tout en répondant aux besoins urgents des masses. Libéré de la servitude idéologique, il a le pragmatisme pour ultime guide. Si un gouvernement réaliste fait zigzaguer l’économie à droite et à gauche, c’est pour mieux la redresser à gauche où se trouve la solution finale de la crise structurelle de la société. La bonne gauche est la seule capable de créer la prospérité en assurant la méritocratie et la protection des faibles. La société, abandonnée par l’Etat, a soif de la gauche pragmatique tout comme l’économie, asphyxiée par ce même Etat, a besoin du sens des affaires de la droite. Si l’étatisme fanatique paralyse l’économie, le libéralisme débridé est une malédiction sociale.
L’extrémisme n’a jamais mené aucune société à l’équilibre. Sommes-nous pour la neutralité idéologique ? La réponse est non. Nous n’y croyons pas. Cette neutralité est une tentative d’hypocrisie intellectuellement malsaine et humainement impossible. Tout le monde est idéologiquement influencé et influençable. On se place quelque part dans le combat pour ou contre la libération des masses en Haïti, consciemment ou inconsciemment. Nous refusons de compromettre les grandes valeurs républicaines chères à la gauche : liberté, égalité, fraternité. Et nous jurons de ne jamais faire de notre idéal social une religion, et de notre idéologie une prison.
Combien de mandats ? Combien de mandats attend-il du peuple pour réaliser que le développement est, par-dessus tout, le fruit de la responsabilité de l’Etat et du labeur d’une nation ? Combien de mandats demande-t-il pour comprendre que les institutions économico-financières internationales et les organisations humanitaires, malgré leurs bonnes intentions, n’ont jamais développé aucune société ? Combien de mandats veut-il pour découvrir que le pays a besoin d’un réajustement structurel économique, politique et social ? Combien de mandats poursuivra-t-il pour savoir qu’un leader clairvoyant choisit le régime politique et l’ordre économique de son pays, au lieu de les subir comme un fardeau ? Combien de mandats aura-t-il brigué avant de réaliser que les masses attendent l’Espoir avec des actions ponctuelles, concrètes, proches de leurs préoccupations et ayant un avenir radieux pour cible ?
Le destin de la nation demeure aussi incertain qu’il fut à l’heure de sa naissance. Nous sommes conscients de tous les obstacles qu’un chef d’Etat responsable doit surmonter afin de frayer une nouvelle voie pour la société. Les forces conservatrices demeurent impitoyables en vers celles du progrès. Cependant, dans les ténèbres qui enveloppent le pays, le président n’est-il pas une lueur à travers laquelle la nation essaye d’entrevoir l’avenir ? Toutes ces questions ont une seule explication, une seule justification, une seule interprétation et une seule réponse : l’audace, la volonté, l’humanité, l’intégrité, la force décisionnelle, le patriotisme et la rage de réussir de René Garcia Préval. Que les fantômes des gouvernements de transition ne peuplent plus nos rêves d’une Haïti juste, démocratique, prospère et libre. Ti-René, bonne chance !

