Home | Mission | About IRSP | Board | Contact | 301-906-4142
Institute for Research in Social Sciences and Politics

Les kidnappeurs et leur agenda anti-réformiste

(Traduit de l’anglais par l’auteur)

De Hyppolite Pierre

Il est important et même nécessaire d’étudier sur tous ses angles l’effet néfaste des kidnappings en Haïti. Peut-être même que le plus important aspect de ce sujet est le fait que finalement, tous ceux qui suivent de près ou de loin les évènements attribuent correctement un aspect politique à ce phénomène.

Cependant, tout en se gardant de banaliser les effets négatifs des kidnappings, agent majeur du phénomène d’insécurité, il est nécessaire d’admettre que la résolution de ce problème requiert une forte concentration sur différents autres, en abordant le plus important d’entre eux : les réformes du système politique haïtien.

Il nous faut tout au moins admettre que l’on ne saurait construire une démocratie en Haïti sur les mêmes fondations et ruines de l’ancien régime, autocratique et défective, lesquelles se sont tout de même prouvés inefficaces à travers le temps. On a emprunté ce chemin pendant les vingt dernières années (depuis 1986) et on a piteusement échoué.

Aussi, l’une des conséquences les plus évidentes des effets néfastes de notre concentration sur le phénomène du kidnapping, est le manque d’efforts (à tous les niveaux et par tous nos politiciens) vers la réforme du système politique pour mieux stabiliser et dynamiser notre société. Aussi longtemps que l’état haïtien se permet d’être paralysé par les kidnappeurs, aussi longtemps persistera la crise institutionnelle. Ainsi, aussi longtemps persistera le système politique et institutionnel actuel, irrationnel et corrompu. Il est pourtant clair désormais, que les auteurs intellectuels du phénomène de kidnapping ont un agenda précis : maintenir le statu quo qui a toujours bénéficié nos politiciens traditionnels de la droite et de la gauche. En ce sens, autant que nous persisterons à débattre ce sujet comme s’il était notre unique problème, aussi longtemps que nos politiciens traditionnels pourront conserver le système institutionnel présent, corrompu, inefficace, et irrationnel. En d’autres termes, ceux qui ont intérêt à maintenir le système politique actuel sont en train d’utiliser une stratégie qui fonctionne merveilleusement bien.

Si seulement pour vous donner un exemple, le système est si paralysé que, ceux qui jusqu’à nos jours continuent de gérer les institutions de l’état (tels que la Douane et la DGI) ont été placés à leurs postes au lendemain du coup d’état de Février 2004. Il en est de même pour nos ambassadeurs et autres. Or, la majorité de ces teneurs de pouvoir doivent être, ou conduit au parlement pour confirmation si la branche exécutive veut les garder à leur poste, ou remplacé par d’autres compétences pour gérer nos ambassades et nos institutions étatiques.

Entre temps, le parlement haïtien s’avère à attaquer la MINUSTHA (la mission des Nations Unies en Haïti), ce qui revient qu’à constamment planter leur épée dans l’eau. Il est tout de même pourtant clair que nos parlementaires feraient mieux de travailler sur des propositions de réformes au niveau de l’état pour rendre la nation plus dynamique et transparente, moins corrompue, et plus démocratique. Ainsi, beaucoup se demandent si les kidnappings ne sont rien d’autres qu’un outil qu’utilisent nos politiciens traditionnels pour mieux négocier la survie de tout au moins un aspect du système corrompue et ineffectif.

En multipliant les débats sur le kidnapping, les branches exécutive et législative ne se concentrent plus sur ce qui est important pour l’épanouissement d’un état démocratique, à savoir : réformer les institutions de l’état, en y introduisant la compétence et la transparence ; légiférer en vue de déraciner la machine corruptive de notre système ; réformer l’appareil judiciaire en sorte qu’il puisse atteindre son indépendance vis-à-vis des pouvoirs exécutif et législatif ; résoudre dans le temps immédiat le problème des incarcérés, qui sont gardés en prison sans aucune décision judiciaire ; discuter de la meilleure façon pour attribuer un salaire décent aux juges, qui sont si appauvris que la plupart d’entre eux sont devenus corruptibles et corrompus ; et même mieux définir légalement les attributions du pouvoir exécutif, très autocratique et en même temps un prédateur traditionnel de tous les autres pouvoirs chez nous au détriment de la nation toute entière.

Nous n’avons point de temps à perdre, discutant à tout bout de champ et exclusivement sur ce sujet au détriment de tout autre. Au lieu de nous concentrer autant sur le négatif, nous nous devons de considérer le positif d’un pouvoir législatif lequel, pour la première fois depuis au moins 1986, est très divers et comprend des éléments de toute sortes d’attributions sociales, économiques, et politiques. Nous avons donc, en ce sens, l’unique opportunité de nous concentrer finalement sur des éléments importants qui ne peuvent qu’assurer dans le moyen et long terme la stabilisation du pays à tous les niveaux : réforme et structuration de l’État haïtien pour une nation qui s’occupe d’abord de ses citoyens de toutes classes, au lieu d’individus d’une certaine appartenance socioéconomique.

Je crains qu’Haïti arpente le mauvais chemin, si notre concentration première et ultime est l’histoire des kidnappings. Il est certain que ce nouveau phénomène chez nous est plus qu’une nuisance, et est même désormais un fléau. Cependant, si l’on se concentre sur des sujets apparemment périphériques mais pourtant cruciaux qui peuvent produire de meilleurs résultats pour la nation, il est fort probable que dans le moyen terme, on parviendra à résoudre une fois pour toutes ce problème que nous tous confrontons d’une manière ou d’une autre. Le mieux qu’on organise la société, le mieux qu’on arrivera à la structurer, et le plus facile il sera de résoudre le problème des kidnappings. En fait les kidnappeurs (auteurs physiques et intellectuels de ce fardeau) seront, beaucoup plus identifiables et plus faciles à mettre hors-jeu. On saura ainsi démanteler leur réseau communicatif et financier.

Mon argument, ici, ne rejette nullement la nécessité de travailler avec acharnement pour résoudre ce problème. Le tout se résume en une question de stratégie. Cependant, si l’on s’acharne sans y penser, à trouver une solution facile, ce ne sera qu’une anesthésie qui ne tient pas compte de la nécessité d’une opération chirurgicale. Le tout doit être bien coordonné et bien entrepris. L’État tout entier, de l’exécutif au législatif en passant par le judiciaire, doit continuer à s’acquitter de ses multiples obligations. En même temps, le travail de résolution de ce problème continuera à travers la police nationale, sous la compétence de Mario Andrésol ou de quiconque autre serait ou sera à la tête de cette institution.

Si nous arrivons à réformer notre système pour qu’il soit transparent, pragmatique, et démocratique, la société civile en général et nos citoyens en particulier feront confiance en la capacité de notre nation de s’acquitter de ses problèmes. Avec cette confiance grandira beaucoup d’autres aspects positifs qui à leur tour, réduiront ou même éradiqueront la peur bleue qui sévit chez nous. Nous tous y bénéficierons en tant que citoyens de la nation.

Hyppolite Pierre est auteur de l’ouvrage, en anglais, intitulé « Haiti, Rising Flames from Burning Ashes » et publié par University Press of America. Il travaille actuellement sur un ouvrage de fiction historique à propos du leader de l’indépendance d’Haïti, Jean-Jacques Dessalines. Le titre de ce nouvel ouvrage est « Dialogue With Defile ».